Hommage à un grand arbitre international français, Serge Lazareff

Serge Lazareff

Serge Lazareff

8 novembre 1926 – 21 janvier 2012

Mon très cher Serge, Les hommages qui vous ont été rendus ces derniers jours sont si nombreux, que se trouve mesuré aujourd’hui tout ce que vous avez fait pour l’arbitrage international, la Place de Paris et notre Ordre.
Au-delà des confrères et amis qui sont venus vous accompagner avec votre chère famille lors de la cérémonie à Avon, près de Fontainebleau, les messages reçus des quatre coins du monde permettent de prendre la mesure de l’ampleur de ce que vous avez su transmettre.
Vous êtes né le 8 novembre 1926 à Paris.
Après des études à la Faculté de droit de Paris, dont vous sortez Lauréat et Docteur en droit, vous êtes le premier juriste  français à être diplômé d’Harvard en  1949, où  vos Professeurs vous retiennent pendant un an supplémentaire en qualité d’assistant  de recherche (John Harvey Gregory Fellow). Un résultat déjà impressionnant pour quelqu’un qui confiait avoir appris l’anglais sur le bateau qui le menait de Paris à New York.
Admis au barreau de Paris en 1946 – devenant ainsi le plus jeune avocat de France – votre carrière prend une tournure étonnante. Vous êtes appelé sous les drapeaux et devenez, presque par hasard – vous êtes alors le seul
aspirant juriste parlant américain – traducteur puis conseiller juridique du Général Eisenhower pendant deux ans alors qu’il dirige le SHAPE (la future OTAN).
A vos amis, vous expliquiez que ce poste ne vous intéressait pas, tout au moins au début, et que vous aviez répondu au Général Eisenhower que vous étiez un juriste et non un traducteur. Il vous aurait alors rétorqué qu’il avait néanmoins besoin de vous et qu’il vous trouverait un « job ». A partir de 1952, ce « job  » sera celui de conseiller juridique du commandant en chef de l’Etat-major Centre Europe de l’OTAN. Quelle surprise pour bien des militaires de carrière qui vous ont vu passer, en un jour, du statut d’appelé de première classe à celui de général (un cas assez exceptionnel de promotion de grade en temps de paix…).
En 1967, vous donnez une nouvelle orientation à votre carrière en devenant directeur des accords et contrats internationaux du Groupe Péchiney. En pleine période de tensions entre la France et les Etats-Unis, autour de ce que l’Histoire retiendra comme l’affaire du « Pacte de l’uranium  »,  vous trouvez le temps de suggérer à votre Président de s’intéresser à l’Asie. C’est le début de l’aventure de Péchiney en Corée, dont vous accompagnerez les succès en qualité de directeur Asie-Pacifique.
En 1983, vous demandez la possibilité de revenir vers le barreau. Soutenu par la direction de Péchiney,  vous reprenez alors la  brillante carrière d’avocat et commencez celle d’arbitre international que nombre d’entre nous connaisse. Vous conseillerez, entre autres, le Gouvernement français et le département de Seine-et-Marne dans le projet Euro Disney, tout en menant de front votre activité d’arbitre dans presque 200 affaires institutionnelles ou ad hoc. Mais ces activités ne vous suffisent pas. Vous souhaitiez transmettre et contribuer à la for- mation des jeunes confrères et de vos pairs. Enseignant à HEC et auprès des facultés de Versailles et de Montpellier – dont vous soute- nez les programmes et concours organisés en arbitrage  -, vous dirigez aussi l’ICC Institute of World Business Law et la Commission d’arbi- trage d’ICC France. En votre qualité de prési- dent de ces deux instances, vous avez œuvré pendant des années pour l’évolution du statut d’arbitre, initié de très nombreux groupes de travail, jusqu’à vos toutes récentes initiatives en matière de financement des petites affaires, d’accès au juge ou d’assurance, sans oublier votre rôle dans l’élaboration  du  nouveau décret sur l’arbitrage  adopté en 2011. Vous
avez également milité pour la reconnaissance de la « jurisprudence arbitrale » française  et revendiqué son rôle structurant dans l’élabo- ration des grands principes contemporains de l’arbitrage, tel qu’il se pratique aujourd’hui, reconnaissant ainsi la fonction primordiale du juge d’appui et de nos juridictions supérieures. Vos nombreuses publications et vos ouvrages contribuent aussi au rayonnement de la place de Paris et de la pratique arbitrale française sur la scène internationale. Vous défendiez encore récemment cette place avec toute votre énergie pour maintenir le siège de la Cour internationale d’arbitrage à Paris.
Elevé à la distinction de Commandeur de la Légion d’honneur pour l’ensemble de votre parcours vous étiez donc, Cher Serge, l’un des éminents porte-parole de notre Ordre, comme du milieu de l’arbitrage international.
En tant qu’homme, vous vous êtes battu pour des principes, souvent de bon sens, que nous appliquons au quotidien. Vous aviez aussi un franc parler en même temps qu’un sens aigu de la négociation  et deux valeurs suprêmes, la loyauté et la famille. A chacun vous racontiez des anecdotes et saviez la valeur des vrais amis, auxquels vous avez toujours su rester fidèle jusqu’au dernier jour. Moins nombreux sont, sans doute, ceux qui auront fait les frais de ces plaisanteries qui vous mettaient à l’œil cette lumière du garnement que vous êtes toujours resté.
Serge, vous nous quittez dans la discrétion afin que nous conservions de vous l’image d’homme d’action et de conviction que vous avez toujours été. Nous perdons un ami et un grand arbitre, mais nous conservons un modèle.
Comme le disait il y a quelques jours un ami journaliste des Echos en parlant de vous, « il y a des personnes qui quand elles partent, ne doivent pas inspirer le chagrin de les perdre, mais la joie de les avoir connues ». Serge, vous en faites partie.

Benoît Le Bars

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