Conférence du Barreau du Val-de-Marne Rentrée solennelle – 27 janvier 2011

Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone : 01.42.60.36.35

Lors de la Rentrée du Barreau du Val-de-Marne le 27 janvier 2011, le Bâtonnier Arnauld Bernard puis Kristel Lepeu et Emmanuelle Debrenne, respectivement  Première et Deuxième Secrétaires de la Conférence ont prononcé les discours d’usage devant la famille judiciaire cristolienne. Avec talent, elles se sont livrées à un  exercice de joute oratoire intitulé « Et la montagne se couvrira d’or…”.

Elles ont ainsi commenté l’actualité de la profession d’avo- cat et du droit,  pointant les incohérences des multiples réformes  en cours et dénonçant la démagogie et  l’hypocrisie. Par exemple, on accuse de laxisme l’insti- tution judiciaire mais, « conscient que les prisons sont trop pleines, on étend la possibilité d’aménager une  peine d’emprisonnement de moins d’un an aux peines de moins de deux ans. » 

Kristel Lepeu et Emmanuelle Debrenne ont saisi cette occasion pour rendre un hom- mage appuyé à  « une femme et un homme « engagés  »,  Gisèle Halimi  et Robert Badinter. Ces deux grandes figures du Barreau français se sont battues pour la liberté de parole des avocats. Aujourd’hui Gisèle Halimi lutte pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée » et Robert Badinter est toujours un ardent défenseur de l’amélioration des conditions de détention. Pour les Secrétaires du  Barreau de Val de Marne, il convient d’être digne de cet héritage : « Des combats, il y en aura toujours et tous les jours. Il suffit juste que nous conservions cette  faculté de révolte. Ne vous résignez jamais, ne lâchez rien, indignons-nous  ».

Jean-René Tancrède

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Et la montagne se couvrira d’or…

par Kristel Lepeu et Emmanuelle Debrenne
(on entend la sonnerie d’un téléphone… Entrée de Maître Kristel Lepeu)

Kristel Lepeu : Ce téléphone, ce téléphone va finir

par me rendre folle ! Il y a vraiment de quoi commencer sa journée de mauvaise humeur ! (elle éteint rageusement le téléphone).

Finies les sonneries, fini l’agacement, fini les mauvaises surprises ! Ma vie serait bien plus simple. Je parle de ma vie professionnelle bien sûr, pour ce qui est de l’autre… pour ce qui est de l’autre vie, c’est mon affaire ! (elle part, le téléphone retentit à nouveau).

Encore ce téléphone ! Toujours ce téléphone ! Assez ! En même temps, ce n’est pas ma faute si mon autre vie est trop simple ! C’est la faute à la vie…, ou à quelqu’un d’autre…

Voilà ! Il faut que je le note immédiatement dans mon planning. Ce n’est pas tous les jours que je prends une décision aussi radicale.

Oui mais où est mon planning  ? Où est mon planning relié cuir ? Quel mystère ! Voyons… quand m’en suis-je servi pour la dernière  fois ? Hier matin, sûrement ! Il ne doit pas être bien loin…

Et puis tant pis ! Il commençait  à m’agacer, ce planning. C’est à vous rendre folle ! Ce n’est pas la peine de tenir un planning pour qu’il vous agace. Tant mieux si je l’ai perdu ! De toute façon je le retrouve toujours.

Tiens !  Mais comment a-t-il atterri  là ? Peu importe !  Puisqu’il est là, profitons-en. (Elle tourne les pages)

Plus  de pages blanches…  Tout est rempli jusqu’au dernier jour de l’année ! Comme c’est curieux ! Quelqu’un d’autre a dû écrire à ma place ! (Elle lit)

Voyons :

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Hier : jeter mon téléphone à la poubelle.

Avant-hier :   me débarrasser de ma robe. Demain : à faire impérativement, jeter mon planning par la fenêtre.

Pourtant on dirait bien mon écriture. Quel mystère ! Il y a des jours où il vous arrive des choses incompréhensibles !

(Elle sempare dun paquet de feuilles et répète à

voix basse pour elle-même. Un toussotement l’interpelle ; elle lève la tête et aperçoit le public. Surprise, elle s’empare de son planning, y trouve une invitation…)

«  Rentrée solennelle de la  Conférence du Barreau du Val-de-Marne, jeudi 27 janvier 2011 à 16h30 au Palais de justice de Créteil, salle des assises »

Mais  nous  sommes  le  27  janvier  2011,

17 heures 30, jour de la Rentrée solennelle, Salle des assises, et … je suis seule, totalement seule ! Emmanuelle !

Emmanuelle, Emmanuelle, Manue ! No panic, Kristel. No panic.

Tu es avocat ? Oui.

La parole tu maîtrises, c’est ton métier? Oui. Les moments de solitude, même les plus grands, ne te font plus peur ? Non.

Be professionnel. Yes !

Bon, je vais profiter de l’absence de ma rivale, je veux dire ma consœur, mon binôme, qui me lâche un jour comme celui-là !

Je vais donc me présenter à vous :

Maître Kristel Lepeu, avocat au Barreau du Val- de-Marne, et à la cour d’appel de Paris, première secrétaire  de la Conférence, titulaire d’un DEA, d’un DESS, d’un Master, diplômée de l’Institut de criminologie pour vous servir.

Droit de la famille, je fais.

Droit de la consommation,  je fais. Droit commercial, je fais.

Droit des assurances, je fais.

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Cour d’assises, je fais aussi, au moins une fois par semaine pour la forme, pour l’hygiène. Tout d’abord je vous remercie  d’être venus si nombreux ce soir. Je sais qu’il y a toujours parmi vous des retardataires, je les prierais donc de venir rapidement s’asseoir aux places restant libres sauf là ; là, ce sont les Anciens secrétaires de la Conférence. Ils tiennent à rester entre eux. Ils ont raison. Cette place se mérite. Moi, je travaille depuis deux ans pour m’y  asseoir l’année prochaine.

Parfait. Tout le monde doit pouvoir me voir et m’entendre. Car j’ai d’excellentes propositions à vous faire en ce moment :

Offre de parrainage : deux divorces pour le prix d’un !

Pour les confrères de provinces : postulation offerte jusqu’au 30 janvier 2011.

Souscrivez à l’abonnement « carte intégrale »

vous donnant droit tout au long de l’année  à

ma visite en garde à vue deux fois par mois. Pardonnez-moi un instant, j’ai un appel sur ma ligne pro, mon iphone 4 avec ses applications révolutionnaires :

Cabinet de Maître Lepeu, bonjour ! Oui. Oui. Oui. Oui. Oui.

Très bien, ne quittez pas, je lui transferts  l’appel. Oui, bonjour Maître Lepeu. Que puis-je pour vous ? Très bien. Attendez, je prends sous les yeux le devis que vous avez sollicité sur le site

« avocat pas cher ».

Un avocat gratuit pour votre divorce ?

L’aide juridictionnelle ? Oui madame, vous pouvez bien sur déposer un dossier au bureau

d’aide  juridictionnelle  (arrivée de  Maître

Emmanuelle Debrenne, la robe sous le bras. Elle embrasse bruyamment  son confrère…).

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Non madame, je ne dis pas « moua, moua », je dis qu’il y a six mois d’attente. Vous n’êtes pas trop pressée ? Ah bon, vous voulez quand même vraiment l’aide juridictionnelle… (s’adressant à E.D) Chut, chut !

Mais non je ne vous demande pas de vous taire, Madame, je dis que, d’habitude, pour ce genre de dossier,  je préfère la CB à l’AJ,  si vous comprenez ce que je veux dire… Non, vous ne comprenez pas… Ce n’est pas grave. Non, non, d’accord ; dans ce cas, ma secrétaire va vous envoyer ma lettre d’acceptation

Enfin Emmanuelle, tu as bien vu que j’étais au téléphone. Tu pourrais faire un peu moins de bruit tout de même. « moua, moua, chut, chut », c’est n’importe quoi. On a l’impression que je suis dans un hall de gare. Merci pour mes clients !

Emmanuelle Debrenne : (enfilant sa robe dans un

large geste) Olé !

K. L. : Bon sang, Emmanuelle !

E. D. : Pardon  Kristel, pardon ! Désolée ! Je suis

en retard ! Mais objectivement, cela n’est pas ma faute ; ma nounou, tu sais ma nounou pour les petits… Mais non pas ma Doudou, ma nounou !    Elle qui  est  l’exactitude  même d’habitude, et bien elle était en retard (elle aussi)

! Cela ne se produit jamais et là, comme un fait exprès, elle n’arrivait pas… Et pour couronner le tout, l’autoroute était fermée pour cause de travaux, comme toujours sans prévenir ! Cela devient impossible de circuler ; quel bazar ! Après ? Classique : tous les feux étaient au rouge et personne n’avançait plus…

Enfin me voilà !

Quoi ? Bon, oui je suis en retard et alors ? Je

viens de t’expliquer, cela n’est pas si grave non plus…

Quoi ? Quoi ! (elle tourne la tête et aperçoit le public ; la panique s’empare d’elle)

Le 27 ?

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K. L. : Le 27 ?
E. D. : Nous sommes le 27 ?
K. L. : Nous sommes le 27 !
E. D. : Oh là là, je rêve… Et il est déjà 17 heures 30 ?
K. L. : Oh 18 heures même.
E. D. : Quel cauchemar !
K. L. : Oui, cauchemar…

E. D. : C’est pire que ce que je croyais ! Attendez,

attendez !  Ca va revenir…

Monsieur le Bâtonnier, Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de l’Ordre, Monsieur le Président du Tribunal, euh…Madame le Procureur de la République,  Mesdames et Messieurs les Bâtonniers, Mesdames et Messieurs les Secrétaires de la Conférence, Mesdames et Messieurs les Magistrats, Mesdames et Messieurs les Greffiers, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs…

Je suis en retard… Et bien oui, je suis en retard ! En retard je suis, en retard, en retard !

Et alors ? Et après ? En retard, ça n’est pas si grave après tout. Cela ne vous arrive jamais à vous d’être en retard ?

Et vous les secrétaires, cela ne vous est jamais arrivé d’être en retard peut-être ? Oh, vous, le Conseil de l’Ordre, no comment ! Parce qu’en matière de retard, pardon, vous vous y connaissez. Et toi, Kristel ! Toujours parfaite, Première secrétaire, jamais en retard. Et après ? Ce n’est pas si grave !

Et bien Oui ! Voilà, j’avoue : je suis  en retard, je

suis en retard, je suis en retard. Vous le savez déjà, je viens de vous le dire, je suis en retard. Mais…C’est parce que vous n’imaginez pas l’emploi du temps infernal ! Au point que je ne sais plus où donner de la tête ! Je ne sais plus où je suis, ni qui je suis ! Vous le savez d’ailleurs, vous, qui vous êtes ?

C’est vrai, n’est-ce pas Kristel ?

En septembre la LOPPSI  2, en octobre les retraites avec les manifs, en novembre le budget avec la mission  « justice » en particulier, nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler, en décembre l‘acte d‘avocat dans la réforme des professions judiciaire, la PPL Warsmann.

K. L. : La PPL ?

E. D. : Ben oui, « proposition de loi » ! Qu’est-ce que

je disais ? Ah oui, et aussi la suppression des avoués (deuxième lecture le 21 décembre, joli cadeau de Noël n’est-ce pas ?). CONFORME, CONFORME, il fallait un CONFORME ! Et bien, ils l’ont eu, leur CONFORME !

Et en janvier, rebelote : deuxième lecture de la LOPPSI 2. (Elle a longtemps été comme l’arlésienne celle-là mais maintenant, on ne la quitte plus), et la énième loi sur l’immigration… Et oui, Mesdames et Messieurs, c’est ma vie ! Vous ne le savez sans doute pas… et vous n’avez pas à le savoir d’ailleurs… mais outre  le fait d’être maman, femme,  si, si…, docteur en droit et avocat, également à ce beau Barreau du Val- de-Marne, ce dont je vous remercie, Monsieur le Bâtonnier  (Elle fait une référence), je suis aussi « collaboratrice parlementaire » au Sénat

! J’ai donc le privilège d’assister à la genèse des lois, sur lesquelles je m’appuie, en fin de chaine législative, pour tenter de défendre MES clients.

K. L. : (Elle lapplaudit) Bravo ! Tu es extrêmement

émouvante, Emmanuelle. Tu es parfaite. C’est vrai, tu as ému l‘ensemble de la salle. Et ton passage sur ton emploi du temps de ministre

ou de parlementaire, formidable vraiment ! Très

bien ! Bravo !

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Mais vois-tu, tu oublies seulement un petit détail : tu n’es pas la seule à être débordée

E. D. : Non,  je ne suis pas la seule…

K. L. : Entre les heures de formation obligatoires,

la création de mon blog, mon site internet, ma news letter, en septembre le forum des entrepreneurs.

E. D. : Le forum des entrepreneurs ?
K. L. : Oui, et le salon du divorce…
E. D. : Le salon du divorce !

K. L. :  Empli de personnes qui ont, comme aujourd’hui, besoin de moi. Les consultations juridiques à la Préfecture le matin, à Fontenay- sous-Bois l’après-midi et à Créteil le soir, les permanences pénales, étrangers, gardes à vue, prétoire, juge d’application des peines, milieu ouvert milieu fermé,

E. D. : … Milieu ouvert, milieu fermé !
K. L. : Je fais des pieds et des mains pour intégrer le « rotary club » ; c’est qu’eux aussi ont besoin de moi.
E. D. : Mais bien sûr, besoin de toi !
K. L. : Alors comme tu peux le constater, il n’y pas que toi qui es débordée.
E. D. : Mais non il n’y a pas que moi…
K. L. : Oui mais moi, contrairement à toi, je dois en plus la développer ma clientèle !
E. D. : Et bien développe-la, développe-la ! Mais ne t’énerve pas !

Je sais que tu es tout aussi débordée que moi. Je

l’ai  bien vu tout  au long de ces mois de préparation.

Et pour ce qui concerne la mienne de clientèle, ne crois pas que le Sénat me fournisse le moindre réseau ! Je m’interdis de mélanger les deux. Au point qu’au Sénat je suis Madame Dehay, et qu’au tribunal et pour mes clients, je suis Maître Debrenne (mon nom de jeune-fille) ! C’est d’ailleurs suffisamment schizophrénique comme situation mais j’ai trop peur de manquer à notre déontologie ! J’ai même démissionné de mon mandat de conseillère municipale de Vincennes. Alors tu vois !

Bon, bref, Kristel… Assez parlé de toi !

K. L. : De moi ? !

E. D. : Nous sommes ici pour évoquer des choses

bien plus importantes et qui dépassent largement notre petite personne. (elle s’adresse au premier rang de l’assistance). Que devions- nous dire ?

Je vous prie de bien vouloir  m’excuser, Monsieur le Bâtonnier, mais par quoi devons-nous commencer ? Vous  ne savez pas ? Il ne sait pas. Bon Kristel, par les juges d’instruction !

K. L. : Très bonne idée. Comme tous les ans…,

mais c’est vrai, c’est le moment où jamais ; et puis ceux de l’année prochaine n’auront qu’à trouver autre chose.

E. D. : Les conditions de détention ?

K. L. : Ah oui, on adore ça aussi et c’est une valeur sûre : cela ne change pas, donc on peut toujours faire au moins cinq minutes dessus.

E. D. : La réforme des mineurs ?
K. L. : Oh je sens que cela va passionner les foules…
E. D. : La réforme de la garde à vue alors ?
K. L. : Incontournable. Tu es pour, je suis contre ou l’inverse. C’est comme tu le souhaites.
E. D. : Et bien alors, quoi?
K. L. : Et bien rien !
E. D. : Comment ça, rien !
K. L. : Rien…

E. D. : Enfin Kristel, ne sois pas aussi cynique. Tu

n’as pas le droit d’être déjà blasée…

Tu es tellement occupée à essayer, par tous les moyens, de développer ta clientèle que tu ne regardes plus autour de toi ; tu vis en thermos, dans ton rien. Mais ouvre les yeux, Kristel ! Cette Rentrée solennelle, c’est peut-être celle du deuil de nos institutions, de notre justice. Te faire un nom ne suffira pas à y survivre, crois- moi…

Il y a tellement de choses à dire : les lois  sur les étrangers, les Roms, la politique sécuritaire, le démantèlement des services publics… A croire que le gouvernement avait peur que l’on manque d’inspiration !

K. L. : Oui, et après ?

Parlons de tout cela,  de toutes ces choses

convenues,  celles que  nous  avons envie d’entendre. Parce ce qu’il est de bon ton, lors de la Rentrée solennelle, de s’insurger. C’est devenu presque une règle, le rendez-vous attendu. Tout le monde attend ce petit moment de révolte annuelle.

Mais à quoi cela sert-il ?

Nous dénonçons l’actualité, les incohérences, le désengagement de l’Etat, les reculs en termes de protections des droits de l’homme… et j’en passe.

Et une fois l’exercice terminé… Chacun repart vers son quotidien, retourne à ses petites préoccupations.

Rien ne change, rien ne bouge. Tout le monde s’accommode de ces reculs.

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Cette rentrée nous donne juste un peu bonne conscience : « nous à Créteil, on ne plie pas ! » Et bien si, on se plie comme les autres….

E. D. : Non, Kristel non ! Tu n’as pas le droit de

dire ça ! Il y a un intérêt à cet exercice ! Si nous ne le faisons pas, nous, avocats, première et deuxième secrétaires de la Conférence, nous manquons à notre devoir d’engagement et de résistance. Nous devons, nous avocats, avoir le courage de dénoncer les abus.

Nous sommes, nous, les avocats, le dernier bastion de la liberté de penser et de la liberté de s’exprimer : les avocats sont les derniers à avoir la parole pour défendre les valeurs et faire respecter les règles. Nous le faisons tous les jours, à chaque audience, à chaque rendez-vous au cabinet. Nous défendons les plus faibles… Nous sommes des chevaliers !

Tiens, il faudra que je le dise à Luc et Matthieu, mes fils. Ils me demandent toujours s’il y a encore des chevaliers et  je  leur réponds systématiquement non. Mais finalement, il y en a encore et nous sommes ces derniers chevaliers œuvrant ensemble.

K.  L.  :  Des chevaliers armés de la  parole,

brandissant le verbe.

L’année dernière, alors qu’il nous était demandé si nous étions chacun et tous le gardien de l’autre, nous nous étions souvenus du combat de ce grand homme contre la peine de mort, Robert Badinter qui a sauvé tant de têtes, et nous a, mes chers confrères, délié la langue.

E. D. : 1810. Napoléon rétablit les barreaux et les ordres en menaçant toute de même de « couper la langue à un avocat qui s’en sert contre le gouvernement ».

K. L. : 1980. Tribunal correctionnel de Quimper.

Maître Yann Choucq assure la défense d’étudiants, prévenus d’avoir violemment manifesté contre une installation nucléaire. Il s’étonne de l’absence de l’un d’eux à la barre : « Je ne veux pas croire que le lien de parenté du jeune X. avec un représentant du Parquet ait eu une influence quelconque sur le fait qu’il ait été relâché. »

E. D. : Dix jours de suspension pour outrage, délit d’audience et violation du serment.

K. L. : Serment presque inchangé depuis 1810, qui imposait encore à l’avocat  d’exercer la défense dans le respect des tribunaux.

E. D. : des autorités publiques.

K. L. : des règles de son Ordre.
E. D. : et de ne rien dire ni publier qui soit contraire aux lois.
K. L. : aux règlements.
E. D. : aux bonnes moeurs.
K. L. : à la sûreté de l’Etat.
E. D. : et à la paix publique.
K. L. : 1981.
E. D. : près d’un siècle plus tard.
K. L. : Robert Badinter devient garde des Sceaux. La loi du 15 juin 1982 qui porte son nom, réforme ce serment.

E. D. : La main  de Gisèle Halimi, celle-là même qui hésita à le prononcer en 1949 jugeant que ce n’était pas un serment mais un bâillon, le réduit à une simple phrase.

K. L. : Je jure d’assurer la défense et le conseil avec…

K. L. et E. D. de concert : dignité, conscience, indépendance et humanité.

K. L. : L’avocat ne peut plus être chassé du prétoire

et les droits de la défense consacrés comme une liberté fondamentale, protégée par la Constitution, bénéficient d’une immunité totale.

E. D. : Cette femme et cet homme se sont battus

pour notre liberté de parole. A nous d’être dignes de ce combat et de cet héritage.

K. L. : Héritage oui, le mot est bien choisi. Parce

qu’il s’agit en effet d’un autre temps, d’un temps passé, de l’histoire en majuscule. Les plus grands combats, les combats les plus importants ont déjà été menés : crimes de guerre et crimes contre l’humanité, CEDH, droit à l’avortement, abolition de la peine de mort, dépénalisation de l’homosexualité, parité.

Non. Dis-moi maintenant, aujourd’hui et ici, pourquoi se battre vraiment  ? Pour obtenir un peu plus de confort ? Dans vingt ou trente ans, lesquels d’entre nous tes enfants regarderont comme des héros ?

E. D. : Mais ils ont déjà rebondi sur d’autres causes.

Pour Gisèle Halimi, « la clause de l’Européenne la plus favorisée ». C’est faire de la loi la plus favorable aux femmes déjà existante dans un des vingt-sept pays européens, une loi européenne. Pour Robert Badinter, c’est toujours et encore dénoncer les conditions de détention, le budget dérisoire de l’Administration pénitentiaire. Il se bat depuis vingt ans contre cette loi du silence. Parce que pour que nous nous intéressions au prisonnier, il faudrait d’abord que le travailleur lui puisse vivre convenablement.

K. L. : Mais  tu l’as dit, son discours est le même depuis vingt ans.

E. D. : Oui, mais il le clame toujours avec la même force ! Parce que cette misère-là, elle ne se voit pas ! « Par définition »  dit-il, « ils ne défileront jamais ».

Nous  avons  progressé !    Tant  mieux  et

heureusement ! Mais gagner une bataille ne met pas fin à la guerre. Si on n’avance pas on recule ! Aujourd’hui des huissiers et des experts entrent dans les cellules des détenus, là où personne n’allait. On a lutté hier pour l’avocat dans le prétoire, contre la surpopulation !  On lutte aujourd’hui pour les prisonniers handicapés, pour le suivi des prisonniers toxicomanes ou pour ceux qui souffrent de troubles mentaux ou sont tout simplement dépressifs parce que, ne l’oublions pas, quoi qu’ils aient fait, ce sont encore des hommes !

Halimi et Badinter  ? Tout simplement une femme et un homme « engagés » vous disais-je. Mais peut-être sont-ils avant tout avocats, intrinsèquement avocats au sens d’advocatus ! Vous savez…, celui qui est appelé au secours : la voix. Comme celle des avocats dans les rues de Tunis, pour le résultat que l’on sait !

Ils sont avocats.  Vous êtes avocats.  Nous sommes avocats. Des combats, il y en aura toujours et tous les jours. Il suffit juste que nous conservions cette faculté de révolte. Ne vous résignez jamais, ne lâchez rien, indignons-nous !

K. L. : Oui mais le pouvoir nous ligue les uns

contre les autres. Il joue avec nos peurs, attise l’angoisse ordinaire de chacun d’entre nous et nous abreuve de lois de diversion…

E. D. : Et nous ?
K. L. : Nous ? Nous laissons faire !

E.  D.  :  Un fait divers,  et hop :  un texte au

Parlement !  Le Gouvernement, surfe sur l’émotion… « et allez donc, c’est pas mon père ! » Mais où sont les vraies réformes ?

K. L. : Elles  ne sont pas abordées. Des enfants qui errent dans la rue, et hop: instauration d’un couvre-feu à l’égard des mineurs de treize ans…

E. D. : « Et allez donc, c’est pas mon fils  ! ».

Cambriolage et meurtre d’un couple de retraités,  et hop : aggravation des peines encourues pour vols commis à l’encontre de personnes vulnérables.

K. L. : C’est déjà inscrit dans le Code pénal, mais

on s’en moque et personne ne le dit ! Agression par un malade évadé de l’hôpital psychiatrique, et hop : on revient sur les peines de sûreté…

E. D. : « Et allez donc, cest pas mon frère  ! » Viol

et assassinat d’une joggeuse par un récidiviste, et hop : quatrième loi sur la récidive en quatre ans, instaurant la castration chimique. Et allez donc, on sort les grands mots ! Youhou !… Elle aurait pu être ma sœur !

K. L. : Les problèmes  de bandes, Emmanuelle, qu’est ce qui est prévu ?

E. D. : Qu’est ce qui est prévu ? Mais Kristel,

l’arsenal répressif existe déjà et il est fourni : circonstance aggravantes de réunion, de bande organisée, coaction, complicité.

K.  L.  :  Peut mieux faire, peut mieux faire, Emmanuelle. Ce n’est pas suffisant…

E. D. : Peut mieux faire, peut mieux faire ! Tu me

fais rire, toi ! Ca ne te suffit pas ? Alors attends. Que dis-tu des délits d’association de malfaiteurs, délits d’attroupement armé ou non armé…

K. L. : Ne fais pas l’innocente ce n’est pas suffisant, Emmanuelle, va plus loin !

E.  D.  :  Mais où veux-tu que je aille ? Délit d’entrave   de   circulation   dans  les  halls d’immeubles  ?

K. L. : Allez, encore un petit effort. Tu peux davantage, Emmanuelle, je le sais…

E. D. : Oui mais alors là, terminé de se prome-ner à plusieurs dans une cité, terminé d’occu- per un appartement vide pour revendiquer

une politique du logement digne de ce nom, terminé de participer à une manif… Tout ter- miné, tout, tout, tout !

K. L. : Comme tu y vas !
E. D. : Et bien oui, j’y vais. C’est comme la délinquance des mineurs qui ne s’arrête pas !
K. L. : Ah bon ? Mais je ne le savais pas ! On ne me l’a pas dit…
E. D. : Mais si ! Sais-tu aussi ce que j’ai entendu ?
K. L. : Quoi ?
E. D. : Non laisse tomber, ce n’est la peine, tu ne vas pas me croire…
K. L. : Ah si, maintenant tu vas jusqu’au bout. Dis-le !
E. D. : Il parait que certains mineurs sont condamnés cinquante-deux fois.
K. L. : Non !
E. D. : Si ! Et hop : deux ans d’emprisonnement pour les mauvais parents.
K. L. : Mais ce sont les juges aussi, ces laxistes ! Enfin… surtout à Bobigny.
E. D. : Ah oui, ceux de Bobigny…

K. L. : Ces irresponsables qui laissent sortir les criminels de prison en leur trouvant des excuses. Qu’on les enferme tous et qu’on ne les laisse pas sortir ! Le risque zéro, c’est possible ! On y croit !

E.  D.  :  Mais alors,  l’homme amendable et perfectible, on n’y croit plus ?

K. L. : Non, la démagogie, c’est bien plus facile. C’est  hypocrisie et populisme. La prison, la prison mais dans le même temps, conscient qu’elles sont trop pleines, on étend la possibi- lité d’aménager une peine d’emprisonnement de moins d’un an aux peines de moins de deux ans. Mais de cela, Emmanuelle, on ne se vante pas, on ne cherche même pas à l’expli- quer, on ne l’assume pas. On préfère se cacher derrière  la défiance  envers les institutions, dans l’incohérence la plus totale.

E. D. : Comme par exemple des jurés populaires en correctionnelle après avoir envisagé leur suppression aux d’Assises. Ca, c’est tout à fait cohérent !

K. L. : Ou la décision du juge des libertés et de la Détention de Grenoble jugée publiquement « inacceptable » par le procureur général et « difficilement  compréhensible » par le ministre de l’Intérieur et le Chef de l’Etat.

E. D. : Note bien que la chambre de l’Instruction confirmera la décision du premier juge. Mais on continue avec les magistrats de Bobigny…

K. L. : Toujours Bobigny.

E. D. : … qui tout à coup ne sont plus si laxistes lorsqu’ils condamnent « injustement et dispro-

portionnellement »  sept  pauvres policiers ayant pour  certains reconnu des faits de dénonciation calomnieuse et de faux en écri- ture publique… !

K. L. : Alors que d’habitude ces mêmes magistrats

laissent libres trafiquants de drogue, braqueurs et multirécidivistes en tous genres. Chapeau, nos confrères du 9-3, ils sont brillants !

E. D. : Ça, brillants !

E. D. et K. L. de concert : Ah… Bobigny !

K. L. : Le parquetier poursuivi devant le Conseil supérieur de la magistrature pour avoir, lors de son réquisitoire, comparé les méthodes de la police française à celle de la Gestapo.

E. D. : La plume est serve mais la parole est libre !

Or, c’est parce qu’ils perdent leur liberté de parole qu’ils perdent aussi leur véritable qualité de magistrats, indépendants. Mais il n’y aura rien à craindre, nous dit-on, quand les juges d’instruction seront remplacés par le parquet. Tout ira bien. A moins qu’il n’y ait bientôt plus de parquet du tout !

Une justice sans magistrat et sans avocat, qu’est- ce que tu en dis ? Ce ne serait pas mal comme idée d’amendement ?

K. L. : Oui, tu as raison. Et pourquoi pas l’élection

des Juges de l’application des peines ?

On contente les gens par de grandes annonces non suivies d’effet. On soulève des arbres pour faire passer la forêt. Pendant que nos intellectuels philosophaient sur l’expertise ADN.

E. D. : Attend, Kristel, c’était inacceptable, il fallait

intervenir !

K. L. : D’accord mais au final, la disposition  est

passée. On attend toujours son décret d’application qui ne viendra sans doute jamais. Mais surtout, on a profité que tous les regards étaient focalisés sur : expertise ADN ou pas expertise ADN.

E. D. : Expertise ADN, pas expertise ADN…

K. L. : Pour supprimer la régularisation  pour dix

ans de présence en France. Ni vu ni connu…

E. D. : J’ t’embrouille !

K. L. : De la même façon pendant qu’on se révolte

contre l’annonce  sur les déchéances de la nationalité française…  pour les tueurs de policiers ou pire encore, pour les musulmans polygames mariés à une femme dangereuse au volant.

E. D. : Mais Kristel enfin, on ne pouvait pas laisserpasser !

K. L. : D’accord. Peut-être.  Sauf que le but s’est

encore de faire passer tout le reste, contre les étrangers malades par exemple ! Comme le projet de réforme de la garde à vue qui se retournera contre nous, j’en suis certaine. Nous allons être pris à notre propre piège.

E. D. : Ah Non ! Ça, c’est une vraie avancée pour les droits de l’homme !

K. L. : Permets-moi de douter de la pertinence,

de l’effectivité et de l’utilité de notre intervention. Nous ne sommes pas dans « New York Police Investigations ». Franchement pour dix euros de l’heure, une caméra aurait largement fait l’affaire.

E. D. : Que proposes-tu alors ? On se tait devant

l’énormité ? Je t’ai entendue, toi ? Ce n’est pas vrai, de la résistance  il y en a eu. On a passé les mois de septembre et d’octobre à manifester.

K. L. : Pour quel résultat  ? Ils ont bien compris !

Le pouvoir divise en renvoyant les gens dos à dos

! Le pouvoir oppose les jeunes, qui ne veulent pas travailler, aux vieux, qui veulent déjà arrêter, les Français aux étrangers. Regarde les Roms, ces nouveaux boucs émissaires de tous les maux. On se lâche sur les radios libres. Chez Bourdin, sur RMC, j’entends dire qu’« avec les cœurs sales sur les pare-brises tous les matins à chaque feu rouge, et bien oui, on ne sent pas en sécurité, madame ».

E. D. : Oui ! Enfin là, Kristel … Bourdin ! Tu le cherches un peu aussi. Tu veux te faire mal !

K. L. : Pas faux.

E. D. : Mais  tu as raison ! Même  si ce ne sont pas

des tendres ! De là stigmatiser une population entière… nos grands-parents  les appelaient les Tziganes et ils les ont vu partir…

K. L. : Moi, j’en connais des faits divers qui justifie-

raient que tes parlementaires légifèrent !  Je t’ai parlé de Kevin, un mineur, enfin avant tout un enfant, comparaissant devant le juge. La mère nous confie qu’il s’occupe tous les jours après l’école de son père, atteint du sida en phase ter- minale. La décision  ? Elle date du mois d’avril

2010. A ce jour, aucun éducateur n’est concrète- ment chargé du suivi de cet enfant. Il n’a pas besoin que tes parlementaires lèvent la main pour voter un énième texte. Il n’a besoin que d’un professionnel, un éducateur, un psychologue.

E. D.  :  Quel pessimisme !  Mais c’est la crise,

Kristel, la crise pour tout le monde. Heureusement, lueur d’espoir ;  parce que la seule réforme qui vaille en matière de Justice, c’est celle des moyens budgétaires, et là, nous sommes comblés : le ministère s’est engagé à rechercher des ressources supplémentaires.

K. L. : Il cherche  ? Qu’il trouve surtout !

E. D. : Dégel intégral de la réserve de précaution

et avance de trente millions d’euros pour couvrir les dépenses de frais de justice. Un budget 2010 en hausse de 6% par rapport à 2009. Bon, on ne parle pas de celui de 2011 parce qu’en réalité celui-là, il est en baisse puisqu’il intègre les quatre-vingt millions d’euros destinés à financer la réforme de la garde à vue.

K. L. : Nous voilà donc rassurés.

E. D. : On nous promet même un greffier par juge et un éducateur pour cinq mineurs.

K. L. : Sans  rire, pour de vrai ?

E. D. : Et deuxième lueur d’espoir, chers amis : le nouveau calcul des frais de justice est arrivé ! Il est prévu pour 2011 ; c’est une promesse du

nouveau garde des Sceaux !  Bonne année à tous !

De plus on sait déjà, de l’aveu même du ministre, qu’il « restera des marges de progrès »…

K. L. : Des marges, il en aura besoin ton ministre

quand il nous annoncera d’ici quelques mois le gel des crédits. Mais en attendant, on y croit. Et toi, tu y crois vraiment ? Finis les problèmes de la PJJ, de l’administration pénitentiaire, du personnel judiciaire ?

E. D. : Non ! Bien sûr que non, Kristel. Il n’y a pas

de solution miracle ! Il faudra se battre, comme toujours. Tiens, tu cherchais un combat ; je viens de t’en trouver un.

K. L. : Merci du cadeau. Tout est décidé d’avance

de toute façon. Le service public de la justice est passé du stade de la pénurie à celui de l’asphyxie. Certains magistrats n’ont  pas de bureau ni d’ordinateur. Dans certaines juridictions, il n’y a même plus de papier, de télécopieurs, de cartouches  d’encre, pas même de chauffage.

E. D. : Mais  c’est Kafka ton histoire !

K. L. :  Oui !  On rafistole. Deux cent trente-six

départs en retraite prévus chez les magistrats pour seulement cent soixante recrutements ; du rafistolage pour de l’abatage : des comparutions en visio-conférence, des audiences de délestage, plus d’audiences du matin pour être sûr de ne pas dépasser minuit. Et attention, grand boule- versement : la comparution immédiate qui com- mencera à 13 heures 00 au lieu de 13 heures 30 !

E. D. : Et pourquoi, s’il te plait ? Parce que nous

sommes muets. On laisse faire. Il n’y a qu’à voir le sort de l’article 41 du projet de loi de finances pour 2011. Qui dit mieux en termes d’égal accès à la justice ? 8,84 euros désormais exigés du justiciable…

K. L. : Enfin  du justiciable c’est vite dit. Il faudra

encore que l’Etat parvienne à les recouvrer pour les reverser à notre caisse de retraite.

Et l’augmentation de la TVA ? D’ailleurs, as-tu déjà calculé à peu près le prix de revient d’un divorce. Attends, je crois que j’ai une petite calculatrice. Tiens, regarde un peu. Fais : 36 UV multipliés par 20,84 pour voir.

E. D. : Combien ? 36 x 1 ?
K. L. : Non, 36 x 20,84.
E. D. : Ah oui ! Articule. Ça fait 709 euros.
K. L. : Oui, mais tu as compté la TVA à 5,5% or c’est 19,6% maintenant.
E. D. : Oui, c’est vrai. Je n’y pense jamais, il est vrai que je n’y suis pas assujettie.
K. L. : Donc 709 x 19,6%, et tu déduis…
E. D. : Attends, mais attends, ne va pas si vite !
K. L. : Ce n’est pourtant pas compliqué.
E. D. : Pas compliqué …pour toi ! Je voudrais bien t’y voir. Moi, je n’ai jamais été douée avec ces machines !

K. L. : Oui, bon. Alors ? Combien ?
E. D. : Alors je pose 2 et je retiens 3. Non, ce n’est pas ça ; ah si : 603.
K. L. : Et ton timbre ? Il te reste combien ?
E. D. : 594 euros.
K. L. : 594 euros, pour quoi ? Rien que deux audiences devant le juge, la rédaction d’une requête, d’une assignation et de conclusions en réponse, plusieurs rendez-vous et des courriers en pagaille.
E. D. : Et si tu déduis ton plein d’essence, il ne reste plus rien ! Cela ne couvre même pas les charges du cabinet. Je te préviens, ma cocotte, tu mettras des mitaines ; je ne mets pas de chauffage au cabinet cet hiver ! K. L. : Oh, non !
E. D. : Mais nous a-t-on entendu protester ? Nous étions à peine quelques-uns sur les marches du palais !
K. L. : D’accord, mais reconnais que nous avons eu une belle photo.
E. D. : C’est vrai.
K. L. : Parce que, par chance, un journaliste passait par là.
E. D. : Il était là, oui.
K. L. : Bon, d’accord ! Pour le procès Fofana ! Mais ce n’est pas grave, il est là, on le prend quand même, et on le garde ! Est-ce nous ? Ne crions-nous pas assez fort de
l’autre côté du périphérique pour que les médias s’intéressent à nous ? Et la semaine d’action nationale ? Rien. Pas un rassemblement à Créteil.
E. D. : On n’a presque pas parlé des mouvements contre les conditions de détention au dépôt, ni du combat pour obtenir la communication des pièces de la  préfecture dans la procédure de35bis pour les étrangers.
K. L. : En revanche, un tract d’un syndicat de police contre un juge des libertés et de la détention, surnommé Liberator par les uns, Applicator par les autres, un article du « Parisien », et ce magistrat est déchargé de ses fonctions alors même que l’on indique publiquement ne rien avoir à lui reprocher. E. D. : Et La messe du Bâtonnier qui a mis Créteil à la Une : Le Figaro, Le Monde, le Parisien et même… Le Canard Enchaîné…Oui oui, même le Canard ! A croire que l’on nous entend
davantage prier que crier…

K. L. : En même temps, comment veux-tu que nous soyons entendus lorsque notre principale préoccupation est de contrôler le compteur de désignation de l’autre ?
E. D. : Oui, d’ailleurs à ce propos Kristel, je voulais te demander… à combien de dossiers à la commission d’office ai-je droit ?
K. L. : Emmanuelle, je ne sais pas trop si c’est vraiment le moment. Mais, bon rapidement : en fait, on a un compteur de dix dossiers à peu près par avocat mais, pour info, sache que les dossiers où tu as été choisie par le justiciable seront quand même comptés parmi ces dix.

E. D. : A quoi cela sert-il alors d’être choisie ?
K. L. : Candide au pays de Créteil !
E. D. : Ah, d’accord ! Pardon. Je viens de comprendre ce que veut dire le secteur assisté. Parce que moi, au début, tu vas te moquer…
K. L. : Mais non, dis-moi…
E. D. : Je croyais que c’était en rapport avec le justiciable.
K. L. : c’est- à-dire ?
E. D. : Tu sais bien : « avocat, un métier d’honneur et non de fortune, une mission, et non une profession ».
K. L. : Enfin, hier le Barreau était aussi appelé « ordo » et était un ordre clérical. Depuis de l’eau et du sang ont coulé sous les ponts. Les temps ont quelque peu  changé depuis l’époque où nous étions 3 000 avocats à Paris. Aujourd’hui, on doit en vivre de ce métier et nous sommes de plus en plus sur le même gâteau, à  devoir se le partager ! C’est ce qu’on appelle en sociologie « le double effet Kiss cool de la démocratisation de la profession ».
E. D. : En fait, le secteur assisté, c’est pour nous…
K. L. : Voilà.
E. D. : Pour les confrères en difficulté…
K. L. : Oui.
E. D. : Pour qu’on arrive à boucler le mois…
K. L. : Oui ! C’est ça ! Euh…en même temps, le but est quand même à la base de se motiver et s’entraider pour arriver à en sortir, du secteur assisté. Et d’en avoir un digne de ce nom.

E. D. : En tout cas, c’est bien pour toi, ça. Celapeut t’aider à la développer un peu, ta clientèle quand même.
K. L. : Chut, malheureuse ! Le droit de suite est banni à Créteil. Moins fort, on risque de nous entendre.
E. D. : Ah bon ? Mais à Paris, à Versailles, à Bobigny ?
K. L. : Oui, et bien nous, nous ne profitons pas de la situation de faiblesse du justiciable.

E. D. : Mais alors, la victime de violence et ses 80 jours d’ITT, je ne peux pas non plus suivre son dossier après la première audience ?
K. L. : Si ! Elle, tu peux… Elle n’est pas vraiment faible. Ce n’est pas pareil.

E. D. : Je crois que je commence à comprendre. Donc, pour résumer, le prévenu que tu arrives à faire sortir sous contrôle judiciaire, tu peux l’assister à l’audience de renvoi. Tu as déjà vu le dossier, tu connais le prévenu qui est libre de surcroit…

K. L. : Non ! Essaie encore une foi. Lui, il est encore trop faible.
E. D. : Je comprends mieux pourquoi il y a autant de confrères parisiens qui plaident à Créteil !
K. L. : En revanche, tu peux lui proposer un confrère, un ami…
E. D. : Parce que là, on ne profite pas de sa faiblesse, peut-être ?
K. L. : Non. Enfin, pas toi en tout cas. Et ça reste à Créteil, dans la famille.
E. D. : Ah oui, la famille.

K. L. : Enfin la famille, elle est bien malade. Elle

éclate complètement la famille ! Aux dernières élections de l’Ordre, on a opposé le jeune et le vieux Barreau. Mais toi d’ailleurs Manue, juste comme ça pour savoir, où te situes-tu  ? Jeune ou vieux Barreau ?

E. D. : Elle  est mignonne… Cela dépend du prisme à travers lequel on me regarde…

K. L. : Humm…

E. D. : Brisons  là ! Discussion sans intérêt, si tu vois ce que je veux dire.

En revanche, ce qui me parait plus grave, c’est que l’on oppose les gros et les petits cabinets. Seules les grosses structures pourront survivre. Et nous,  avocats de quartier,  proches du justiciable ? C’est dramatique… comme est dramatique de bêtise, l’opposition  entre le Barreau de Paris et les autres.

K.  L.  :  Tout comme sont dramatiques ces réformes iniques qui divisent, qui nous divisent et qui détruisent la solidarité et le partage.

E. D. : Et qui mettent en danger notre démocratie et les valeurs qui constituent notre socle républicain.

K. L. : Retrouvons-nous, rassemblons nos forces. Nous sommes les avocats de la République et non  pas la  république des avocats.  Nous sommes  les avocats de la démocratie, la voix du contre-pouvoir.

E. D. : Qu’attendons-nous ?

K. L. : Parce que, voyez-vous, la montagne  ne se couvrira   d’or   que  lorsque  les  hommes œuvreront ensemble.

E. D. : Quand les hommes vivront d’amour, Il n’y aura plus de misère, Et commenceront les beaux jours.

K.  L.  :  Mais nous,  nous serons morts,  mes confrères.

E. D. : Dans la grande  chaîne  de la vie, Où il fallait que nous passions,

K. L. :  Où il fallait que nous soyons, Nous aurons eu la mauvaise partie, Nous qui aurons aux mauvais jours,

E. D. : Dans la haine et puis dans la guerre. Cherché la paix,

K. L. : Cherché l’amour Qu’ils connaîtront alors mes frères,

E. D. : Dans la grande chaîne de la vie, Pour qu’il y ait un meilleur temps,

K. L. : Il faut toujours quelques perdants, De la sagesse ici-bas c’est le prix,

K.  L.  et E. D.  de concert :  Et la Montagne se couvrira d’or… quand les hommes œuvreront ensemble !

2011-073

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