La langue française dans le monde. Organisation Internationale de la Francophonie

La langue française dans le mondeL’édition 2010 de « La Langue française dans le monde » est un ouvrage réalisé par l’Observatoire de la langue française de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) qui fournit des données quantitatives et qualitatives sur la présence du français dans le monde, sa diffusion dans les domaines de l’enseignement, de la culture, des médias, des sciences et son usage dans le monde du travail, les administrations, les organisations internationales.

On y apprend qu’avec au minimum 220 millions de francophones – soit une progression par rapport à 2007 (200 millions) – et une dynamique africaine avérée, on n’a jamais autant parlé le français dans le monde. Avec au moins 116millions d’apprenants, le français est l’une des seules langues à être enseignée dans tous les pays du monde, même si le choix d’une seule langue étrangère qui tend à s’imposer, notamment en Europe, menace son avenir. Reconnue comme une langue officielle par 32 États et gouvernements, le français est une langue internationale. Cependant, sa place se réduit dans les organisations internationales, au sein desquelles l’utilisation croissante d’un idiome unique commence à poser de sérieux problèmes de fonctionnement. Ouvrage de référence pour les chercheurs, mais aussi recueil de faits et d’analyses destiné à orienter les choix stratégiques des responsables francophones, la prochaine édition sera publiée dans quatre ans.

I. Le dénombrement des francophones

Combien de francophones dans le monde ?

L’estimation globale du nombre de franco- phones donnée ici (y compris les franco- phones « partiels ») ne concerne que les popu- lations des pays membres et observateurs de l’Organisation internationale de la Francophonie. Nous y agrégeons néanmoins quelques données disponibles pour des pays n’appartenant pas à l’OIF mais dont nous savons, comme pour l’Algérie (11,2 millions en 2008(1) ), Israël (entre 0,3 et 0,5 million selon des chiffres souvent repris (2) ) ou le Val d’Aoste (environ 90 000 personnes (3) ), qu’y résident – pour des raisons de nature historique – de nombreux francophones, et/ou pour lesquels des données fiables existent, comme pour les Etats-Unis (2,1 millions de personnes parlent le français à la maison d’après le recensement de 2000). Au total, ce sont près de 220 millions de personnes qui peuvent être définies comme francophones de façon certaine, sachant que ce calcul minimaliste, non seule- ment ne tient pas compte de ceux qui sont capables de s’exprimer en français ou de le comprendre dans les autres pays de l’échan- tillon(4) décrit ci-dessus, mais aussi minore cette réalité dans beaucoup de pays membres (comme l’explique une note méthodologique en annexe de la première partie de l’ouvrage).

Qu’est-ce qu’un francophone ?

Les contextes sociolinguistiques sont très variés. Les chercheurs de l’AUF, qui ont travaillé pour cet ouvrage sur la zone de l’océan Indien, nous disent que le francophone réside toujours plutôt dans les villes, qu’il a tendance à « surconsidérer » le français de France et qu’il est souvent en situation dite de diglossie avec interpénétration réciproque des langues en présence, au premier rang desquelles le créole. Réjean Lachapelle, spécialiste de la démolinguistique canadienne, nous apprend à distinguer ceux qui sont de langue maternelle française de ceux qui déclarent parler le français à la maison et nous initie à la catégorie « Français plus »… De leur côté, Moussa Bougma et ses collègues prennent pour exemples le Burkina Faso et le Mali pour faire comprendre les caractéristiques d’une bonne partie de la francophonie africaine, dont l’existence est très liée à la scolarisation mais qui n’est pas pour autant une langue étrangère du fait de sa large appropriation par les populations, et de sa très forte présence dans tous les domaines d’activité et tous les environnements (sociaux, économiques, administratifs, audiovisuels…). Les auteurs de l’ouvrage eux-mêmes, avec leurs estimations minimalistes et le concept de francophones partiels, insistent en permanence sur la prudence qui doit guider toute tentative d’évaluation du poids d’une langue. Ces estimations se fondent désormais essen- tiellement sur des sources statistiques, des enquêtes nationales ou transnationales et des études ad hoc réalisées pour le compte de l’Observatoire de la langue française, en parte- nariat, entre autres, avec l’Agence universitaire de la Francophonie (http://www.auf.org/) et l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone – ODSEF (http:// www.odsef.fss.ulaval.ca/cms/index.php?accu eil=1&menu=4). Lorsqu’elle a été possible, la part des francophones dits « partiels » a été précisée dans un tableau détaillé par pays. Pour une vingtaine de pays d’Afrique subsaha- rienne et de l’océan Indien, le choix de ne comptabiliser formellement que les per- sonnes sachant lire et écrire le français permet de considérer les estimations retenues comme la base minimale certaine d’une réalité qui, dans la plupart de ces pays, l’excède, car le français est, à l’oral, maîtrisé par un nombre plus important de personnes, tant du point de vue de la compréhension que de celui de l’ex- pression (le lecteur trouvera commentés les résultats d’enquêtes réalisées par l’institut TNS Sofres dans plusieurs grandes villes africaines, très éclairantes à ce sujet). Les progrès impor- tants réalisés dans le domaine de la scolarisa- tion, pour peu qu’elle continue de faire une place significative à la langue française, prépa- rent une augmentation prévisible, continue et importante du nombre de francophones sur le continent africain, qui demeure et restera dans l’avenir le continent moteur de la crois- sance des francophones dans le monde, comme le montre notamment l’article de Richard Marcoux, directeur de l’ODSEF, sur la dynamique à l’œuvre qui devrait porter le nombre de francophones africains au-delà du demi-milliard au milieu du XXI ème siècle.

II. Une langue pour apprendre

L’enseignement du français dans le monde

Langue mondiale, le français est une langue d’enseignement mais également une des rares langues apprises dans quasiment tous les pays du monde. Présente dans les systèmes scolaire et universitaire des pays, elle est aussi promue et enseignée par des réseaux de coopération bilatéraux ou multilatéraux d’origine étatique ou non gouvernementale, dont les fameuses alliances françaises qui représentent plus de 1 100 implantations dans plus de 130 pays. Même si les évolutions sont difficiles à mesurer, car la collecte des données n’est pas homogène d’une enquête à l’autre, on constate une relative progression du nombre d’apprenants du et en français dans le monde, avec une dynamique particulièrement marquée en Afrique.

Au total, plus de 116 millions de personnes apprennent le français, dont environ la moitié comme une langue étrangère. La progression globale constatée par rapport à 2007 mérite d’être relativisée car elle cache des disparités entre les régions du monde. L’augmentation des effectifs repose surtout sur le continent africain, avec des variations parfois considérables à la hausse du fait des progrès de la scolarisation dans les pays où le français est la principale langue d’enseignement. Dans les contextes spécifiques africain et créole, une étude consacrée à l’enseignement articulé du français avec les langues locales permet au lecteur d’appréhender de façon plus précise les paramètres et les conditions de la progression du français. En Europe, en revanche, une tendance ancienne à la baisse des effectifs d’apprenants de français langue étrangère persiste et confirme les dangers liés à l’unilinguisme qui guettent les populations. Et ce, en dépit des objectifs fixés par les conclusions du Conseil européen de Barcelone de 2002, qui recommandaient l’enseignement généralisé de deux langues étrangères dès le plus jeune âge. L’approche régionale retenue dans l’ouvrage permet de dégager quelques grandes caractéristiques, à la fois de la réalité de l’enseignement du et en français, mais aussi de la demande exprimée ou latente des personnes désireuses d’apprendre la langue française. Si le prestige qui s’attache à sa maîtrise, le désir d’accéder à l’univers culturel réputé riche qui s’y rapporte et la volonté d’enrichir sa formation personnelle sont très souvent invoqués, les motivations de ceux qui veulent apprendre le français sont cependant différentes selon les régions et les populations étudiées. On découvre ainsi que la zone de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient est partagée entre les quelques pays (Maghreb et Liban) qui font une place – même si elle est discutée voire contestée ou concurrencée par l’anglais – au français dans leur système d’enseignement pour tous, et ceux qui le considèrent plutôt comme réservé à une élite (Emirats arabes unis, Iran, Jordanie…), tandis que l’étude des cas égyptiens et syriens laisse à penser que l’image du français évolue dans le sens d’une revalorisation de son utilité professionnelle. En Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien, malgré la difficulté à maintenir un bon niveau de formation des enseignants dans un contexte de croissance démographique et de progrès de la scolarisation, le défi d’une meilleure articulation de l’apprentissage du français avec les langues africaines et créoles est en passe d’être relevé par la Francophonie grâce à des programmes spécifiques. La formation à distance des maîtres du primaire, avec le projet IFADEM, commence aussi à se déployer dans plusieurs pays. Globalement, la croissance des effectifs d’apprenants en français est significative et l’on observe une réelle demande de la part des pays non francophones de la région.

Pour les deux autres zones étudiées, américano- caribéenne et asiatique, l’ouvrage a plutôt favorisé un examen pays par pays. L’échantillon plus réduit de pays où des données étaient disponibles et les relativement faibles effectifs concernés rendaient, en effet, difficile toute généralisation.

En Europe enfin, l’offre d’apprentissage des langues étrangères reste globalement peu diversifiée et la langue française en pâtit, comme les autres, à l’exception de l’anglais. Mais elle reste, lorsque les systèmes éducatifs le permettent, la deuxième ou troisième langue étudiée, voire la première dans les pays anglophones.

III. Le français, une des grandes langues du monde

L’actualité culturelle francophone

Dans l’effervescence d’activités culturelles qui caractérise la Francophonie sur la scène internationale ont été retenues les manifestations où la langue française tient une place importante (par exemple, la chanson plutôt que la danse ou la photographie) et qui ont un caractère multilatéral (les productions nationales françaises ou québécoises, par exemple, ne sont donc pas systématiquement répertoriées).

Outre les grandes manifestations directement liées à la Francophonie comme les Jeux de la Francophonie qui associent sport et culture, ou encore, la plus connue de toutes, la Fête de la Francophonie du 20 mars, qui coïncidait en 2010 avec les 40 ans de l’Organisation internationale de la Francophonie et qui marie tous les champs artistiques et tous les secteurs de l’activité humaine, ce chapitre présente de grands rendez-vous culturels récurrents où les productions francophones occupent une place de choix, par exemple :

- dans le domaine du cinéma : le Fespaco de Ouagadougou, le Festival international du film francophone de Namur, les Journées cinématographiques de Carthage ou encore le Festival des écrans noirs en Afrique centrale ;

- dans le domaine du spectacle vivant : les Francofolies de la Rochelle (mais aussi de Spa et Montréal), les Francophonies en Limousin, les déclinaisons francophones de la Fête de la musique, le Festival de musique de Carthage, le Festival « Juste pour rire » de Montréal ou encore le Festival du rire de Montreux ;

- dans le domaine du livre et de l’édition, le 16ème Salon du livre de Beyrouth, troisième grand salon francophone du livre au monde après Paris et Montréal, les déclinaisons de Lire en fête (qui change sa formule) dans l’espace francophone, la Caravane du livre et de la lecture, les prix francophones (comme le Prix des Cinq Continents de la Francophonie) et les auteur(e)s francophones distingué(e)s par de grands prix nationaux ou internationaux (comme, en 2009, Marie Ndiaye, lauréate du Goncourt, ou Dany Laferrière, lauréat du Médicis)…

rancophonieCe chapitre présente également (y compris grâce à des cartes) les grandes actions menées par la Francophonie dans le domaine culturel, qu’il s’agisse de l’implantation des Centres de lecture et d’animation culturelle (229 CLAC sont implantés à ce jour dans 19 pays d’Afrique, de l’océan Indien, de la Caraïbe et du Proche-Orient et 80 centres seront créés ou réhabilités d’ici 2013) ; de la mise sur pied des Maisons des Savoirs (trois pays en sont dotés aujourd’hui – Vietnam, Moldavie, Burkina Faso -, le prochain site programmé étant la République démocratique du Congo) ; de l’appui aux productions audiovisuelles des pays du Sud (l’aide de l’OIF se monte à deux millions d’euros par an et s’accroîtra de la par- ticipation de l’Organisation au fonds panafri- cain d’aide au cinéma récemment créé) ; de la promotion du slam, comme tremplin pour la langue française dans l’éducation, grâce au projet « Slamophonie » (qui associe un CD et un livret pédagogique destinés à renouveler les outils d’apprentissage du français)… Sont aussi évoqués les grands défis qui s’offrent à la Francophonie en ce début de troisième millénaire : la mise en œuvre de la Convention de l’Unesco – dont elle a été une des chevilles ouvrières – sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (sur les 110 pays qui l’avaient ratifiée à la date du 1er juin 2010, 49 étaient membres de l’OIF) ; la numérisation des richesses patrimoniales des bibliothèques de la Francophonie (le Réseau francophone des bibliothèques numériques nationales, devenu depuis mars 2010 le Réseau francophone numérique, dispose d’un nouveau portail – www.rfnum.org – où l’on peut d’ores et déjà consulter environ deux millions de pages) ; l’entrée des francophones sur le marché du livre numérique (véritable révolution dans l’univers de la lecture et de l’édition) ou encore la consolidation de la langue française sur le grand marché de la traduction…

Enfin, un tour d’horizon régional, par grande rubrique, permet au lecteur de prendre la mesure des initiatives locales – importantes ou plus modestes – qui alimentent la créativité culturelle francophone, et de prendre le pouls des évolutions : ainsi, si les librairies françaises de New York et Milan ont malheureusement fermé leurs portes, un « French Corner » s’est ouvert à la bibliothèque de Singapour et la nouvelle librairie de Luang Prabang, berceau de la culture lao, propose une sélection d’ouvrages en français qui représente 10% de son fonds.

Les principaux acteurs de la Francophonie médiatique international

TV5MONDE reste la grande réussite multila- térale de la Francophonie : elle est reçue 24 heures sur 24 par plus de 207 millions de foyers dans le monde, et diffusée par quelque 25 000 hôtels trois étoiles ou plus à destination d’environ 50 millions de voyageurs franco- phones. Quatre compagnies aériennes repren- nent ses programmes spécifiques pour près de 100 millions de passagers par an. Présente sur 52 transpondeurs, elle est reprise par 6 000 réseaux câblés dans plus de 200 pays et territoires qui font de la chaîne l’un des cinq plus grands réseaux mondiaux de télévision, derrière MTV et devant CNN, BBC World et Euronews. En 2009 et 2010, pour s’affirmer comme un « média global », TV5MONDE a multiplié les innovations : lancement de deux télévisions sur Internet (TiVi5monde+, dédiée aux enfants, et TV5MONDE + Afrique, consa- crée exclusivement à ce continent), ouverture de plates-formes officielles « TV5MONDE » sur les réseaux sociaux (YouTube, Dailymotion, Facebook, Twitter…), etc.

La plupart des médias nationaux des pays membres de l’OIF restent encore circonscrits à leur territoire – même si, majoritairement pourvus de sites Internet, ils ont en principe la possibilité de toucher le monde entier. Quelques grands vecteurs médiatiques se sont néanmoins imposés à l’échelle internatio- nale comme l’AFP (Agence France-Presse) qui figure dans le peloton de tête des grandes agences de presse mondiales avec l’anglaise Reuters ou l’américaine AP, ou encore RFI (Radio France Internationale) qui, forte de ses 35,6 millions d’auditeurs, se place dans le qua- tuor de tête mondial avec la britannique BBC World, l’étasunienne Voice of America et l’al- lemande Deutsche Welle. La palette franco- phone ne se limite néanmoins pas à ces seules têtes d’affiffiche. A la rubrique « Télévisions », le lecteur pourra s’informer sur TV5 Québec Canada, Canal France International, France 24, Canal Overseas, 3A Telesud, Arte et Euronews, mais aussi sur le magazine Espace francophone diffusé par plus de 40 télévisions francophones dans le monde. A la rubrique « Radios », sur Africa n°1 et Médi 1, outre RFI déjà citée. A la rubrique « Agences de presse », sur PANAPRESS et Syfia International, outre l’AFP, elle aussi déjà mentionnée. A la rubrique « Journaux et magazines » sur Le Monde diplo- matique, Jeune Afrique, Courrier internatio- nal, L’Année francophone internationale ou encore le jeune magazine Books (plus franco- phone que son titre ne le laisse supposer !). Au total, c’est une vingtaine d’opérateurs (médias mais aussi regroupements professionnels, asso- ciations ou organismes institutionnels au rayon- nement international de la Francophonie) qui sont présentés dans ce chapitre.

En projet : la constitution d’un répertoire des médias francophones dans le monde

Il n’existe pas à ce jour de répertoire exhaustif des médias (partiellement ou entièrement) de langue française dans le monde, un outil qui serait pourtant fort utile aux acteurs de la Francophonie, aux professionnels des médias comme aux simples citoyens, en particulier aux voyageurs qui, avant le départ, pourraient ainsi apprendre que la Chine a lancé, fin 2007, une télévision qui diffuse 24 heures sur 24 en français, ou encore qu’Al-Jazira, la chaîne de télévision du Qatar, s’apprête à lancer une version en français (à destination privilégiée de l’Afrique francophone).

D’où le projet de mise en chantier, dès l’au- tomne 2010, d’une banque de données en ligne sur les médias francophones (tous sup- ports confondus : papier, radio, télévision, Internet). Pour construire cet annuaire, qui devrait mobiliser l’OIF et plusieurs de ses par- tenaires, seront notamment exploitées les réponses – parfois très bien renseignées – apportées au questionnaire d’enquête diffusé par l’Observatoire de la langue française de l’OIF dans tous les pays du monde.

La place de la langue française sur Internet

Bien qu’il soit très difficile de mesurer avec précision la place des différentes langues sur Internet, la domination de l’anglais y est patente. Les études les plus récentes et les plus fiables présentées dans ce chapitre le confirment tout en faisant ressortir la place singulière du français et l’importance croissante de plusieurs autres langues comme l’allemand ou l’espagnol, mais surtout la part grandissante de ce que l’on regroupe encore dans une catégorie « autres langues ».

Elles révèlent en fait une diversification irrépressible dont la meilleure illustration sont les usages dits « sociaux » d’Internet (forums, sites d’échanges et de partages, blogs…) : les langues de la Toile sont et seront celles de ses utilisateurs. Enfin, la Francophonie s’est toujours attachée à accompagner et à favoriser cette diversité linguistique numérique comme le prouve son action brièvement rappelée ici. D’après les études disponibles, l’anglais conserve une part relative supérieure à toutes les autres langues sur Internet, et l’enquête réalisée régulièrement par l’ONG FUNREDES concernant les langues latines et l’allemand confirme que la dynamique des créations nouvelles de pages reste favorable à l’anglais, devant, dans l’ordre, l’allemand et le français. Une étude récente, qui a porté sur les sites Internet représentatifs d’un certain nombre d’institutions (chefs de l’Etat, assemblées parlementaires, gouvernements et ministères) dans chacun des 27 Etats de l’Union européenne et en Suisse, montre que seules cinq langues dépassent au moins 3% du nombre total de versions linguistiques proposées sur les sites observés et représentent ensemble 58,1% du total des versions. Ce sont, dans l’ordre, l’anglais, le français, l’allemand, le néerlandais et l’espagnol. Leur statut de langues officielles dans plusieurs pays joue ici un rôle important, l’aspect le plus intéressant de l’étude étant de mettre en évidence le très faible taux de plurilinguisme de ces sites officiels, au moins pour ce qui concerne l’actualité et les contenus mis à jour régulièrement.

En revanche, en présentant différents exem- ples de sites populaires ou spécifiquement organisés pour et par les francophones, ce chapitre donne à voir une autre réalité d’Internet qui, elle, est résolument plurilingue et pluriculturelle. D’une manière générale, les sites d’échange d’informations ou de données résistent à l’uniformisation linguistique et sont l’occasion de dialogues directs entre locuteurs de langues parfois peu répandues comme le breton ou le basque. La Russie fournit par ail- leurs l’exemple d’un pays où des acteurs natio- naux ont supplanté les géants internationaux que sont Facebook ou Google.

La Francophonie, pour sa part, joue un rôle actif et souvent déterminant dans le combat pour le plurilinguisme, notamment grâce aux actions menées par son Institut de la Francophonie numérique, par l’Agence uni- versitaire de la Francophonie ou TV5 MONDE. La nomination, en juin 2009, de deux experts africains francophones de haut niveau, qui se sont vu remettre des clés cryp- tographiques de sécurité des serveurs racine d’Internet par la Société pour l’attribution des noms de domaines et des numéros sur Internet (ICANN) vient illustrer les progrès accomplis en la matière.

Le français, une langue internationale

S’il existe plusieurs milliers de langues dans le monde, seules quelques-unes sont parlées par un nombre réellement important de locuteurs. Ainsi, quelles que soient les estimations – toujours discutables – retenues, le français fait partie de la quinzaine(5) de langues qui en comptent plus de 100 millions, statut qu’elle partage avec, dans l’ordre, le mandarin, l’espagnol, l’anglais, l’hindi, l’arabe, le portugais, le russe et le bengali. Ce chapitre de l’ouvrage tente d’approfondir la question du « poids des langues » en présentant notamment un nouveau modèle proposé par le chercheur Louis-Jean Calvet qui intègre différents paramètres, outre le facteur numérique. En effet, le nombre de locuteurs, s‘il n’est pas négligeable, ne saurait suffire à lui seul à décrire le paysage linguistique mondial.

Selon le « Baromètre Calvet des langues du monde », une langue peut se retrouver classée parmi les premières ou les dernières suivant le critère privilégié. Ainsi, si l’on retient plutôt celui du nombre de pays dans lesquels telle langue dispose d’un statut officiel ou plutôt celui des prix Nobel de littérature obtenus dans cette langue, le classement général s’en trouve bouleversé. Par ailleurs, les aires linguistiques ne forment que rarement des blocs monolithiques et, même lorsqu’il semble en être ainsi, les langues restent vulnérables, d’autant plus exposées à des divisions qu’elles recouvrent des réalités différentes, qu’elles vivent et évoluent dans des contextes dissemblables. Un travail réalisé à partir de l’observation du continent américain par deux chercheurs illustre parfaitement la complexité d’une situation qui, de l’extérieur, pourrait sembler simple. Certains avancent par ailleurs l’idée que les formes localisées des langues, comme le français ou l’anglais parlés en Afrique ou en Asie, pourraient devenir, sur le long terme, de nouvelles langues, tout comme le latin a éclaté en plusieurs langues, ou comme l’arabe classique a évolué vers des formes dialectales en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. On parle également souvent de la menace qui pèse sur les langues qui ont un très petit nombre de locuteurs (6) : sur les presque 7 000 langues que nous connaissons aujourd’hui, la moitié est appelée à disparaître au cours de ce siècle. La qualité internationale d’une langue se mesure aussi à sa présence dans certaines enceintes ou dans des rassemblements mondiaux. Pour observer la place du français dans les organisations internationales et aux Jeux olympiques, la Francophonie dispose désormais d’« instruments de mesure » : d’une part le Document de suivi du Vade-mecum relatif à l’usage de la langue française dans les organisations internationales, d’autre part les rapports des Grands Témoins de la Francophonie pour les JO. Il en ressort, surtout pour ce qui concerne les organisations internationales, un double constat : une prise de conscience croissante de la nécessité de contrer par des mesures volontaristes la tendance au monolinguisme et la domination tout aussi croissante d’un idiome qu’on pourrait qualifier d’« anglomorphe ». En effet, issu de l’anglo-américain, il se limite néanmoins, au mieux à un corpus spécifique assez réduit, au pire à des formes franchement incorrectes que les professionnels de la traduction et de l’interprétation ont de plus en plus de mal à exploiter. S’agissant des Jeux olympiques, les évolutions constatées depuis 2006 apparaissent à la fois moins défavorables au français et davantage susceptibles d’être influencées, à court et moyen termes, par la mise en œuvre de dispositifs adaptés et de règles à suivre.

IV. L’actualité de la langue française

La vie de la langue

La langue est un organisme vivant, qui évolue et se transforme : c’est ce mouvement permanent, saisi dans l’actualité des années 2009- 2010, qu’entend restituer ce chapitre centré sur la création et l’enrichissement de la langue française. Le renouveau s’accomplit à travers emprunts, néologismes et métissages, pratiques populaires et recherches savantes, mais aussi dynamiques institutionnelles aboutissant à la création de réseaux et d’outils propres à accompagner et stimuler le mouvement. Sachant que l’enjeu consiste à laisser vivre la langue française dans toute la diversité de ses parlers et ses accents, tout en préservant, et même en accroissant, la capacité que conservent les francophones de se comprendre entre eux, où qu’ils se trouvent sur la planète.

Néologismes, emprunts, variétés du français : si l’on connaît bien le franglais, sans doute connaît-on moins bien le franbanais qui associe arabe, français et anglais au Liban (où l’on ne part pas, mais où l’on « quitte », comme en Afrique subsaharienne, et où « avoir le bras long » signifie « être un voleur »). Le Dictionnaire universel francophone (Hachette- AUF) recense des mots (dont certains nou- veaux) de toute la Francophonie, en particulier africaine, dont quelques-uns, comme « essen- cerie », venu d’Afrique, pour dire « station-ser- vice », ou encore « foresterie » et « courriel », venus du Québec pour dire « industrie du bois » et « courrier électronique », s’imposent dans le langage courant. Le réseau de l’AUF « Etude du français en Francophonie » a, quant à lui, constitué la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP), complétant le dic- tionnaire TLF (Trésor de la langue française) qui associe plusieurs partenaires dont le CNRS français, cependant que le groupe de recherche FRANQUS (Français québécois usage stan- dard) de l’Université de Sherbrooke vise la constitution d’un dictionnaire de 50 000 mots.

Les services linguistiques : la Communauté française de Belgique (CFB) avec son Service de la langue française, le Canada avec son Bureau de la traduction du gouvernement fédéral, la France avec sa Commission générale de terminologie et de néologie (CGTN), le Québec avec son Office québécois de la langue française (OQLF), la Suisse avec sa Section de terminologie de la Chancellerie fédérale se sont dotés d’organismes, dont ce chapitre détaille les missions, qui ont constitué des banques de données en ligne, accessibles gratuitement à tous les publics ; par exemple, la banque cana- dienne de données terminologiques et linguis- tiques (TERMIUM Plus®, quatre millions de termes), FranceTerme, corpus mis sur pied par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) rassemblant tous les mots nouveaux forgés par les 18 com- missions françaises spécialisées de terminolo- gie et de néologie et publiés au Journal officiel, le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) québécois (trois millions de termes), TERM- DAT, la banque de données suisse qui com- porte 1,5 million de fiches… Quant au réseau LTT (Lexicologie, terminologie, traduction), né à Montréal, il dépasse aujourd’hui les frontières de la Francophonie avec ses 750 membres issus de tous les horizons linguistiques (entre 2008 et 2010, ses actions de recherche ont concerné 12 langues).

Aménagement et modernisation : conscients des enjeux qu’ils ont en partage, les francophones mènent des actions concertées : Caravane des dix mots à l’occasion de la Semaine de la langue française, mise sur pied du moteur de recherche INVENTERM qui offre, avec ses plus de 3 600 sites recensés, un inventaire des terminologies disponibles sur Internet, constitution de la base de données lexicales et grammaticales Orthonet, qui offre également un service de dépannage immédiat en orthographe… La Francophonie est aussi à l’origine de plusieurs réseaux d’aménagement linguistique dont les spécificités sont précisées dans ce chapitre (RINT, RIOFIL, RIFAL…), et dont l’une des vertus est l’intégration des langues partenaires du français, notamment les langues africaines dont la prise en compte est fondamentale pour le développement. La concertation des francophones s’est tout autant manifestée dans la dernière réforme de l’orthographe du français (résumée dans ce chapitre) qui a associé la Communauté française de Belgique, la France, le Québec et la Suisse, par ailleurs partenaires du tout nouvel OPALE (Organismes de politique et d’aménagement linguistiques). Modernisation et enrichissement du français se traduisent également par la féminisation des noms de métiers, titres et fonctions à l’œuvre dans les différents pays de la Francophonie, les débats auxquels cette féminisation a donné lieu montrant à quel point les enjeux de langue sont aussi des enjeux de société.

La langue française et les sciences

Le domaine des sciences constitue, de noto- riété publique, un continent menacé pour la francophonie et la doxa concède volontiers ce territoire au règne sans partage de l’anglais. Pourtant la situation est plus nuancée qu’il n’y paraît : la situation n’est en effet pas identique pour toutes les disciplines ; par ailleurs les francophones sont très présents et perfor- mants dans la recherche, leurs réseaux se consolident et, pour finir, l’unilinguisme anglais dans les sciences montre ses limites, comme il ressort d’une étude britannique mettant en évidence les handicaps des jeunes chercheurs monolingues anglais. Echanger, publier et s’informer dans la langue de son choix : l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), qui fédère plus de 700 établissements d’enseignement supérieur et a implanté 42 Campus numériques franco- phones (CNF) dans le monde, joue un rôle déterminant dans la structuration des réseaux de scientifiques francophones. Dès 2011, son portail unique « Savoir en partage » donnera accès à l’ensemble des contenus de la produc- tion scientifique bénéficiant de son soutien. Les chercheurs disposent déjà de supports leur per- mettant d’échapper aux fourches caudines de l’anglais pour la publication de leurs travaux : par exemple, le site HAL (Hyper articles en ligne, 142 000 contributions recensées en mai 2010), mis en place par le Centre pour la com- munication scientifique directe (CCSD), organe du Centre national pour la recherche scientifique (CNRS) français, ou Research*eu, revue scientifique européenne multilingue (anglais, français, espagnol et allemand), qui se définit comme le « magazine de l’espace euro- péen de la recherche », ou bien encore, pour les sciences du langage, les revues du Groupe d’études et de recherches pour le français langue internationale (GERFLINT).

Le droit de chercher en français : les premiers résultats de l’étude ELVIRE (sur les langues vivantes dans la recherche) menée depuis 2007 par l’Institut national d’études démographiques (INED) français confirment la place dominante de l’anglais dans le domaine de la recherche. Environ 63% des chercheurs interrogés disent l’utiliser « quotidiennement ou presque » dans le cadre de leurs travaux, mais le pourcentage varie selon les disciplines (70% dans les sciences « dures », voire 75% en physique ; 30% pour les sciences de l’éducation ou pour l’éducation physique et sportive). Comme souvent, les francophones du Canada sont en première ligne pour défendre la place du français : l’ACFAS, association canadienne dédiée au développement de la recherche et de la culture scientifique, tient ainsi un congrès annuel qui constitue le plus grand congrès scientifique francophone mondial. En mai 2009, à l’Université d’Ottawa, sa 77ème édition a rassemblé 4 100 congressistes et donné lieu à plus de 3 000 communications, couvrant 31 domaines de recherche.

L’unilinguisme est un handicap : une étude récente menée par le centre RAND Europe (institution britannique à but non lucratif ) pour l’Académie nationale des sciences humaines et sociales du Royaume-Uni (The British Academy) a fait sensation pour avoir mis en lumière les effets ravageurs des lacunes des étudiants et chercheurs en matière de langues étrangères. Depuis 2004, l’apprentissage d’une langue étrangère est devenu optionnel pour les élèves de plus de 14 ans (le nombre d’élèves ayant passé l’épreuve de français à l’examen de fin d’études secondaires a, par exemple, quasiment diminué de moitié entre 1996 et 2007 : 12 713 contre 22 718). De ce fait, trop peu d’étudiants britanniques ont désormais les compétences linguistiques suffisantes pour répondre à la demande internationale et les instituts de recherche britanniques eux-mêmes se tournent vers des chercheurs étrangers. Le rapport plaide, entre autres, pour une vaste campagne de promotion de l’apprentissage des langues étrangères auprès des familles et des jeunes.

Les politiques linguistiques en faveur du français dans les pays du Nord

Les politiques linguistiques, étudiées ici dans les pays du Nord, recouvrent des réalités différentes selon les pays et territoires et se résument parfois à la simple adoption d’une langue officielle. Une étude inédite réalisée par le Québécois Jacques Leclerc sur les différents statuts du français dans le monde donne au lecteur l’occasion d’en découvrir plusieurs variétés, une illustration cartographique confirmant le rayonnement mondial de cette langue. Les enjeux politiques qui s’attachent à certaines des applications pratiques des droits linguistiques des citoyens sont exposés dans ce chapitre à travers deux cas de figure tirés de l’actualité, l’un belge et l’autre québécois. Cette étude est complétée par l’examen des dernières évolutions de quelques législations linguistiques et des développements récents concernant les secteurs économique et audiovisuel.

Si l’on sait parfois que la langue française est langue officielle dans 29 Etats et trois gouver- nements, on ignore sans doute que des pays comme l’Italie, les Etats-Unis ou l’Inde lui réservent également certains privilèges. De même, si les feux de l’actualité se sont parfois braqués sur certaines conséquences politiques de querelles linguistiques, comme en Belgique, ils n’ont pas toujours permis d’apprécier la complexité des situations et l’intérêt, au-delà des polémiques, des questions liées à l’usage des langues dans l’exercice de la citoyenneté ou dans le choix de l’école de ses enfants ; dans ce chapitre de l’ouvrage, le lecteur découvrira, par exemple, quels sont les droits d’un anglophone au Québec en matière d’éducation, ou ceux d’un francophone en Flandre dans le cadre des élections locales. Une description – mobilisant les études les plus à jour – du fonctionnement des institutions soumises à des obligations lin- guistiques, comme au Canada l’administration fédérale, lui permettra en outre de saisir sous plusieurs de ses nombreuses facettes la notion de politique linguistique.

Le chapitre dresse également l’état de la réflexion, à peine amorcée, sur les consé- quences économiques des choix, conscients ou non, des entreprises en matière d’usage des langues (une étude inédite portant sur les sites Internet de 568 entreprises réparties en 16 places de cotation en Europe donne ainsi des informations intéressantes sur la réalité des pra- tiques). Ces conséquences sont essentiellement financières mais concernent indirectement les consommateurs finaux (étiquetage, mode d’emploi…) et ont surtout des implications réelles sur les conditions de travail des salariés. Des exemples, mais aussi des enquêtes et études récentes réalisées en France et au Québec notamment, montrent qu’ils peuvent souffrir des obligations qui leur sont parfois faites : langue de communication imposée dans l’entreprise, avec les fournisseurs ou les clients, langue des notices des appareils, des consignes de sécurité, des instructions de la hiérarchie… Le lecteur pourra aussi s’informer sur les dis- positions juridiques destinées à protéger les salariés, sur l’évolution de la jurisprudence en la matière, et sur certaines initiatives, comme celle, déclenchée au niveau européen, pour « le droit de travailler dans sa langue », ou bien celle consistant à offrir en ligne des ressources plurilingues aux salariés et aux entrepreneurs. Enfin, le secteur de l’audiovisuel offre un terrain d’observation particulièrement propice des pratiques et des obligations linguistiques dont les conséquences sont très perceptibles pour les usagers. La Communauté française de Belgique, le Canada et la France, notamment, disposent de règles qui sont rappelées dans ce chapitre en même temps que sont décrits les moyens mis en œuvre pour en mesurer, voire en imposer, l’application. Au-delà des constatations et des exemples concrets fournis, y compris sur les questions de qualité de langue dans les médias ou la publicité, le lecteur constatera, grâce à des enquêtes précises, qu’en la matière, la domination de l’anglais relève, dans certains cas, plus de l’impression que de la réalité.

Notes :

1 – Nombre de personnes âgées de cinq ans et plus déclarant savoir lire et écrire le français, d’après les données du recensement de 2008 communiquées par l’Office national des statistiques d’Algérie.

2 – Voir, par exemple : « 60 ans de francophonie – A la poursuite d’un “rêve” méditerranéen », tribune de David Mendelson et Beni Issembert dans Le Devoir.com du 17 mai 2008.

3 – D’après Plurilinguisme administratif et scolaire en Vallée d’Aoste (PASVA), enquête effectuée en 2001, citée par Profil de la politique linguistique éducative – Vallée d’Aoste – Rapport régional, Assessorat à l’Education et à la Culture, Département Surintendance aux études, février 2007.

4 – Nous dénombrons tout de même une partie significative de ces francophones dans les tableaux de l’enseignement du et en français dans le monde présentés dans la deuxième partie « Une langue pour apprendre ».

5 – Selon les sites consultés : www.populationdata.net ; www.ethnologue.com

6 – Cf. http://www.sorosoro.org, site sur les langues du monde qui possède un programme de sauvegarde des langues menacées.

Source : Synthese du rapport « La langue francaise dans le monde 2010 », Editions Nathan

Site Internet : www.francophonie.org/IMG/pdf/Synthese-Langue- Francaise-2010.pdf 2010-466

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