par Dominique Gaboret-Guiselin*
A Rome, semblait-il, mais ma mémoire est peut-être trop romanesque, il y avait un mime funèbre, précédant le cortège funéraire, son rôle était de mimer les faits les plus importants qui avaient composé la vie du mort, quand il était vivant. Aujourd’hui la cour d’assises est quelquefois le lieu d’un théâtre d’ombres tragiques, j’en veux pour exemple – symbolique – l’une des récentes sessions de la cour d’assises de Paris où l’on jugeait deux jeunes filles meurtrières de la grand-mère de l’une d’elle.
Lors de la création de la pièce « Les Bonnes » de Jean Genet, un critique théâtral avait fait la remarque que de véritables bonnes ne s’exprimaient pas comme dans la pièce. L’auteur dans une lettre s’explique : « Qu’en savez-vous, je prétends le contraire, car si j’étais bonne, je parlerais comme elles certains soirs, certains soirs quand il faut les surprendre dans la solitude de leur crime, de leur décor, banal et comme investi d’un magnétisme étrange, celui des monstres ». Les Bonnes de Genet : Claire et Solange sont des monstres, comme l’auteur le dit lui-même. Les deux jeunes filles dont j’évoquais la trajectoire sont aussi des monstres et elles s’expriment comme les personnages de Genet.
Rappelons aussi que la pièce de Jean Genet était librement inspirée d’une affaire judiciaire ; celle des soeurs Papin, qui, en son temps, a défrayé la chronique. En 1933 deux soeurs, employées de maison chez des bourgeois du Mans, tuent sauvagement la maîtresse de maison et sa fille, leur arrachant les yeux et les achevant à coups de couteaux « comme il était indiqué de tuer les lapins dans leur livre de cuisine ». Ces deux soeurs entretenaient des relations incestueuses et homosexuelles. Le jeune Lacan, Paul Eluard, ont réfléchi sur ce crime en leur temps. La condamnation à mort de Christine Papin se mute en travaux forcés à perpétuité par un décret de grâce du président Lebrun. Elle se laisse mourir de faim et décède en 1937 à l’âge de 32 ans. Léa sera libérée le 2 février 1943, jour anniversaire du crime et meurt en 1982, à 89 ans.
Rappelons simplement les faits récents et qui tiennent en quelques lignes : une étrange visite à la grand-mère, ni dame, ni vieille, une demande d’argent qui est refusée un peu sèchement.
Rien que de banal. Mais le retour des jeunes filles chez la grand-mère, une vingtaine de minutes plus tard. La dame est maintenue sur un fauteuil pendant que sa petite-fille lui fracasse la tête avec un bibelot trouvé opportunément dans la pièce, puis la tête est soigneusement enveloppée dans du papier bulle et serrée avec du ruban adhésif au cas où un peu d’air aurait l’audace de passer. Puis « l’objet » est de nouveau placé dans un sac de plastique et de nouveau hermétiquement clos avec ce même ruban utilisé communément par les déménageurs.
L’acte deux consiste à utiliser la carte bleue de la morte et la faire « chauffer » dans les boutiques et magasins de mode pour des sommes importantes.
L’acte trois sera une garde à vue consécutive à la découverte du cadavre par la fille de la morte et mère de la meurtrière, suite à un appel de la banque s’étonnant du montant soudain des transactions réalisées par une dame modeste et sans histoires.
Revenons pour un instant au vocabulaire des « bonnes » et nous avons la preuve de cette vérité exprimée par Genet : en effet dans les courts procès-verbaux, les faits ayant été reconnus très vite, deux phrases sont symboliques : pour neutraliser – la morte – « il a fallu besogner une demi-heure » et aux pressantes questions du pourquoi de ce geste que les Atrides ou des Bacchantes furieuses n’auraient pas récusé : « Ma grand-mère était dure, je ne l’aimais pas » et l’amie, elle, de dire : « ma copine m’a demandé de l’aider ».
Comme les personnages de Genet, ces jeunes filles sont des monstres, le détournement de gestes quotidiens, comme le fait d’emballer un objet fragile, par deux fois, se rapproche à la fois du rite et du mythe, bien qu’elles ignorassent l’un et l’autre. Car aucun agent extérieur n’a été relevé : ni alcool, ni drogues, ni psychotropes, les experts consultés concluent à un « narcissisme mal structuré » et à des personnalités fragiles. Au contraire des soeurs Papin aucune relation intime et sexuelle ne liait les deux jeunes filles.
Aucune idéologie ou référence à un combat social, la grand-mère n’était pas une femme fortunée, plutôt modeste même. Peut-être incarnait-elle une forme de pouvoir à abattre ou à humilier, lequel ? Comment expliquer ce détachement ? Cette absence de référence éthique ? De quelle étrange lumière ces actes sont-ils baignés ? Les critères habituels de mesure du crime sont inopérants. Que reste-t-il au fond du creuset des questions très pertinentes du président de la cour d’assises ? Rien, rien d’autre que le tatouage de l’infamie, et la lourde peine qui sera longue mais plus courte que l’agonie de la morte, la femme qui a seulement la force de refuser une ultime fois à une sollicitation de quelques euros pour des achats futiles et inutiles et qu’il a fallu « besogner » pendant plus de la moitié d’une heure. Il reste l’image simple du crime se promenant incognito et prenant simplement le métro avant de dénouer les bolducs des emplettes et en contrepoint, dans une infinie et infernale transparence, la face déformée d’une morte dans un sac plastique de récupération.
On ne peut qu’être anéanti et ces jeunes filles savaient fort bien que la paille humide des cachots n’existait plus, qu’elles ne risquaient plus l’échafaud. Elles avaient peut-être entendu dire que des acquittements avaient été prononcés pour des cas plus graves, comptes rendus partiels des assises qu’elles n’avaient jamais fréquentées auparavant. Oui, des acquittements pour des choses plus graves que de ne pas aimer sa grand-mère et d’aider une amie qui vous le demande à se défaire d’un objet encombrant et inutile.
La morale a été remplacée par une espèce de fureur sobre, dans un champ d’action et de pensée qui n’a aucune signification. L’éthique est remplacée par le dérèglement intellectuel, fait divers symbolique de l’espèce qui a atteint son « seuil d’incompétence morale » pour reprendre la formule d’Amin Maalouf.
La lourde peine de prison est aussi le symbole juste d’une victoire trompeuse. Cette horrible affaire accuse notre civilisation qui ne sait pas ou ne sait plus donner un sens à la condition humaine. Fait divers qui accuse l’école de la République que ces filles ont fréquentée normalement, sous réserve des absences non justifiées. Fait divers qui laisse aujourd’hui indifférent et ne semble préoccuper que bien peu de personnes.
Quelques lignes reprises d’une dépêche d’agence dans la presse et ce drame singulier est passé à la trappe des profits et pertes de l’histoire. Ce millénaire qui vient de prendre ses dix ans n’a pas atteint l’âge de raison et j’en veux pour preuve la fulgurance meurtrière du geste de ces deux jeunes femmes. Et comme le disait l’une des soeurs Papin lors de leur procès « c’est le mystère de la Vie ».
* Dominique Gaboret-Guiselin est magistrat а la cour d’appel de Paris.
2010-360