par Christelle Santiago
Notre confrère, Jacques Vergès, nous fait le privilège d’être le témoin de la Rentrée solennelle de notre Barreau. Comme j’ai l’honneur, mais aussi la tâche périlleuse, d’avoir à prononcer un discours en présence de l’un des plus éminents lauréats de la Conférence du Stage, je dois vous avouer, Mon cher confrère, vous avoir beaucoup lu et avoir beaucoup lu sur vous, durant les semaines écoulées.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que vos plaidoiries, vos interventions, la stratégie judiciaire que vous avez employée et théorisée, vos amitiés réelles ou supposées, excitent l’imagination et la prose d’innombrables laudateurs et détracteurs.
Autrement posé vous n’êtes pas l’homme du consensus.
Si personne ne vous dénie une dialectique et une rhétorique d’une qualité rare et fascinante – qui vous conduisent aujourd’hui au théâtre pour disséquer et exposer votre regard sur notre métier d’avocat – les idées, les combats et les desseins que l’on vous prête, nourrissent une polémique qui ne semble jamais devoir vous abandonner.
Mais le souhaiteriez-vous, vraiment ? Certes, une éloquence sereine, une passion contenue, une érudition enjouée portent votre discours, elles n’en masquent pas pour autant sa substance fondamentale, cette volonté irrépressible de combattre qui l’anime :
- combattre les préjugés moraux,
- combattre ceux qui n’ont pas compris qu’un défenseur doit, pour vous citer, « assumer l’humanité de tous les hommes »,
- combattre enfin ceux qui s’estiment trop vite étrangers aux transgressions qu’ils ont à juger ou à défendre.
Cette transgression dont vous dites, d’ailleurs, pour justifier vos combats qu’elle est la seule différence qui, réellement, sépare l’homme de l’animal. C’est ainsi que vous exposez avec délectation lors de chacune de vos représentations, ce que vous n’avez jamais cessé d’asséner dans les prétoires : « A-t-on jamais vu un troupeau de chèvres se rebeller contre le loup ? Un essaim d’abeilles tuer sa reine pour en instituer une autre ? »
Non, il est vrai que la transgression est inscrite dans la nature humaine plus que dans le règne animal.
Vous analysez même, que cette transgression des lois et de l’ordre établi est la source de l’évolution permanente de l’homme. En fait, les transgressions irréparables de vos clients, l’humanité de leurs crimes, leurs faiblesses, incontestablement vous fascine. Vous y voyez la principale source d’émotion artistique, et surtout littéraire.
Vous évoquez avec cette même sagacité inquiète, avec cette même passion, les criminels dont vous avez choisi d’assurer la défense et les grands criminels de la littérature, comme Humbert Humbert et sa Lolita de Nabokov, ou encore l’abject violeur Stavroguine, démon de Dostoïevski.
A y bien réfléchir, c’est votre affinité particulière pour ce dernier roman, Les Démons de Dostoïevski, dont je me souviens d’ailleurs vous avoir entendu dire un jour sur un plateau de télévision qu’il ne fallait pas le mettre entre toutes les mains, qui a le plus éclairé ma perception de votre « oeuvre judiciaire ».
On trouve dans ces Démons la description psychologique, incomparable et tourmentée, des ressorts du crime, de la trahison et des reniements, de tous ces manquements à la morale ou à la loi, dont vous avez toujours dit, avec raison, qu’il faut savoir les redouter en chacun de nous, et qui vous pousse à défendre avec vigueur, avec acharnement, ces criminels dont nous voudrions ignorer l’existence, ces criminels dont les crimes nous rebutent et donnent la nausée.
Je n’y reviendrai pas plus longuement ce combat-là, vous l’avez gagné :
Je crois que chacun de nous a conscience que tout être humain, même celui dont les actes sont les plus indéfendables, a le droit d’être défendu, que condamner sans défense, ce serait de la barbarie, du lynchage.
Que tout un chacun a conscience aussi, plus obscurément peut-être, que l’avocat, n’est pas son client, que défendre c’est expliquer sans excuser, relater sans toujours partager les thèses et les motivations de son client.
Ainsi, par vos choix, vous, comme d’autres de nos confrères, avez contribué à nous inculquer cette vieille tradition de notre profession. Cette tradition selon laquelle il n’y a rien de contradictoire pour un avocat à défendre des thèses qu’il ne partage pas, ses ennemis même. Cette tradition qui est celle d’un ordre qui a vu le même conseil, Maître Chauveau-Lagarde, défendre avec la même intégrité, qui lui fit risquer à plusieurs reprises la guillotine, et devant le même tribunal révolutionnaire, d’abord Marie- Antoinette, puis Danton et Charlotte Corday. Mais Les Démons de Dostoïevski, c’est aussi et surtout une histoire d’insurrection, de révolte, de renversement, de rupture.
Or, c’est une forme d’insurrection judiciaire que vous n’avez cessé de mener.
Par opposition à la défense de connivence dans laquelle tous les acteurs du procès, jurés, juges, procureurs et avocats, prévenus, reconnaissent le même ordre public et les mêmes principes moraux, ne débattent que de la matérialité et de l’imputabilité des faits, souvent même des seules questions de personnalité susceptibles d’infléchir la peine, Vous, vous avez décidé de promouvoir une défense de rupture.
De défenseur, devenir l’accusateur !
« L’accusé a intérêt », écrivez-vous, « quand les circonstances le permettent, à renverser les rôles. Il se fait accusateur et maître des questions posées ». Son défenseur, comme sur un champ de bataille, ouvre un deuxième front sur le terrain choisit par son client.
« A partir du moment même où un inculpé est dans une position de rupture, c’est que la loi n’est plus un absolu et la tricherie, à ce moment-là, est rejetée sur l’accusation et le tribunal ». Cette défense de rupture, c’est votre transgression. Ce choix de bouleverser les codes habituels du procès, de prendre la barre comme on monte à une tribune pour confronter le juge, mais surtout l’opinion, au combat de votre client, à son autre vision de la réalité, de la morale, c’est votre moyen de remettre en cause l’ordre établi. Vous poussez alors l’opinion publique à questionner la loi plutôt que les actes de celui que vous défendez.
Cette stratégie, vous l’expliquez par la nécessité : Il n’y a parfois pas d’autre choix que de contester la légitimité de la loi, pour défendre son client de cette loi, qu’il ne reconnaît pas.
Pour présenter cette confrontation des systèmes de valeur, vous citez au public de votre pièce l’exemple d’Antigone : « J’obéis à la loi divine, ditelle, qui m’ordonne de rendre hommage à mon frère », alors que le roi lui rétorque : « Votre frère étant un traître, selon la loi applicable j’interdis qu’on lui rende hommage ».
C’est d’ailleurs ainsi que vous expliquez votre défense des Algériens du Front de Libération National : ils se disaient Algériens, membres d’un réseau de résistance et à ce titre, ils effectuaient des actes de guerre pour gagner leur indépendance.
La Constitution et le juge disaient d’eux, au contraire, qu’ils étaient Français et donc des terroristes.
Il n’y avait dès lors d’autre moyen, pour le défenseur de ces insurgés, que de prolonger leur combat devant le juge, que de porter leur révolution dans l’enceinte du tribunal, que de prendre à témoin l’opinion pour la rallier à leur cause.
Alors, l’objectif de cette défense idéologique, politique, n’est pas de convaincre le juge à qui on ne peut demander d’outrepasser ses pouvoirs ou de nier le bien-fondé de la loi, il n’est pas non plus d’obtenir une décision favorable ou bienveillante. Non, le défenseur transcende alors son rôle pour propager, hors des murs du palais, le combat pour le triomphe d’une idée, pour l’abolition d’une situation devenue illégitime, pour faire connaître qu’une autre loi pourrait, devrait même, exister.
Le procès devient alors un symbole, une étape fondamentale du combat dans lequel il s’inscrit. Tout le monde se souvient encore de la défense par notre confrère Gisèle Halimi, d’une jeune femme qui avait fait le choix d’avorter après avoir subi un viol.
Sa plaidoirie, qui a soulevé autant d’indignation que d’émotion, a incontestablement accompagné le combat de Madame Simone Veil pour convaincre une opinion réticente, de la nécessité d’abandonner la loi ancienne pour autoriser l’avortement.
En définitive, pour son bien, pour sa nécessaire évolution, pour le triomphe de grandes causes, d’idées généreuses et nouvelles, pour le pire aussi parfois, pour exorciser ses démons, notre société ouvre dans les prétoires, pourtant l’un des endroits où la parole est la plus encadrée et codifiée, une tribune pour la confrontation directe de toutes les idées, quelles qu’elles soient, avec la loi et avec l’institution en charge de l’appliquer ou de requérir en son nom. Cet espace de liberté incontestablement vous avez su l’utiliser. C’est d’ailleurs ainsi que ce droit fondamental dévolu aux avocats, est maintenu vivant, par vous, comme par tous ceux qui ont eu un jour à se placer sur le terrain de la rupture, quand l’enjeu du procès dépasse le sort d’un homme et que seul compte la défense de sa cause.
C’est encore au nom de ce droit, utilisé à son paroxysme, que le défenseur d’Emile Zola – qui avait provoqué son propre procès en écrivant son célèbre « J’accuse » – offrit à Alfred Dreyfus le débat public dont la justice militaire et secrète l’avait privé dans un premier temps. C’est ce droit d’expression et la liberté qu’il garantit pour toute notre société qui ont suscité ces quelques mots magnifiques que Jules Renard, ému par le procès d’Emile Zola coucha dans son Journal, et que je ne résiste pas à l’envie de vous citer pour clore mon propos :
« A partir de ce soir, je tiens à la République, qui m’inspire un respect, une tendresse, que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot Justice est le plus beau de la langue des hommes et qu’il faut pleurer, si les hommes ne le comprennent plus ».

